Au(x) cinéma(s) du 11 au 17 décembre 2019

Bonjour à tous !
   
Dimanche 15 décembre ne manquez pas  la soirée Entretoiles  sur le thème "Libéralisme!!!" avec 2 films : à 17h45  Gloria mundi (aussi à Salernes , Cotignac  au Luc et au Vox)de Robert Guediguian, .un film qui frappe fort et juste en montrant à quel point la rationalité économique, vouée à tout envahir, s’infiltre désormais jusqu’au noeud des relations familiales  et  à 20h30 Adults  in the room de Costa Gavras, les dessous des tractations entre la Grèce et l'Europe, tournés comme un thriller à suspens. Et bien sûr, toujours l'apéritif Entretoiles entre les 2 films et nous vous rappelons que vos contributions salées ou sucrées sont les bienvenues ! 
Avant le début de la première séance nous serons à votre disposition dans le hall pour que vous puissiez, si vous arrivez en avance, renouveler votre adhésion Entretoiles pour 2020.  
 
Notez déjà les dates suivantes :le 5 janvier, nous vous proposerons un film unique  Ne croyez surtout pas que je hurle,  de Franck Beauvais, un film comme il n'en existe aucun autre, un journal intime totalement hors normes, et le 19 janvier une soirée à 2 films sur le thème "Destinées" avec Camille de Boris Lojkine, un documentaire sublime sur la photojournaliste Camille Lepage en Centrafrique, et Les éblouis  de Sarah Suco, qui nous fait voir les dérives sectaires d'une famille au travers des yeux d'une enfant, Camille, elle aussi.
 
Cette semaine à CGR dans le cadre du ciné club allez voir Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma où la réalisatrice raconte avec une infinie délicatesse une histoire d'amour impossible sublimée par Adèle Haenel et Noémie Merlant. Ensuite en janvier vous pourrez voir à partir du 8  Chanson douce  d'après le roman de Leila Slimani.
Dans le cadre d'un ciné débat vous pourrez voir le documentaire américain Tout est possible (aussi au Vox) une aventure humaine riche en rebondissements et à valeur d'exemple, racontée avec humour et simplicité pour démontrer que, oui, tout est possible.
Egalement à l'affiche A couteaux tirés un thriller américain qui a la saveur d’un Agatha Christie et  une éblouissante distribution et toujours J'accuse et Les Misérables.
 
Cette semaine à Lorgues Terminal Sud un film qui s'approche au plus près du chaos politique et moral d'une société en proie à la guerre civile, Vivre et chanter (aussi à Cotignac) un film asiatique,  une fable élégiaque sur les irréversibles mutations de la société chinoise et Ne croyez surtout pas que je hurle de Frank Beauvais un journal intime intime absolument hors norme que nous vous proposerons d'ailleurs  très prochainement en janvier à CGR et le dernier film de Xavier Dolan Matthias et Maxime, une fable tendre sur la découverte d’un amour et sur le doute.
 
Au Luc  Chanson douce un film de Lucie Borleteau d'après le roman de Leila Slimani où la mise en scène enserre le récit autant que le spectateur d’un cadre inquiétant avec un trio d’acteurs  impeccable, Karin Viard en particulier, inoubliable dans ce rôle d’ogresse
A Cotignac(et au Vox) Proxima  un film d'Alice Vinocour sur une femme astronaute avec les questions et les doutes de  toutes les femmes qui assument leur double vie familiale et professionnelle.
 
A Salernes le Char et l'olivier, un documentaire dense, intéressant et courageux au regard des risques de clivage inhérents à un tel sujet et  La fameuse invasion des ours de Sicile de Lorenzo Mattoti, à la fois film d'aventure et conte philisophico-politique, où tous les âges et tous les publics trouveront leur bonheur.
 
Au Vox parmi les nouveautés Une vie cachée de Terrence Malick une fresque lumineuse qui passe au peigne fin tous les mécanismes qui font basculer une démocratie dans une dictature, Les envoûtés de Pascal Bonitzer adaptation d'une nouvelle d'Henry James qui interroge les frontières entre l'amour, la mort et la vie après la mort et The light house un film américain qui met en scène une histoire hypnotique et hallucinatoire de deux gardiens de phare  et Seules les bêtes de Dominique Moll  où le cineaste  évoque avec une incroyable audace les ravages de la misère affective, la cruauté de l 'amour fou et la soif d'inverser les rapports de domination...
Voilà un programme riche et varié.Profitez bien et bonne semaine de cinéma ! 
 

Nous vous rappelons que les adhérents Entretoiles bénéficient du tarif réduit à 4€90 au CGR pour les films ciné clubs et les films Entretoiles et à 6 € au Vox de Fréjus pour tous les films sur présentation de leur carte. (Le parking est gratuit après 18h au Vox)Pour les films au CGR qui ne sont pas en ciné club ou en séances Entretoiles, il n'y a pas de tarif avec la carte Entretoiles

Et comme toujours, on vous le redit : transférez, adhérez, renouvelez (bulletin ci-dessous), demandez à recevoir cette lettre si vous ne l'avez pas directement dans votre boîte (si vous avez demandé à la recevoir et que vous ne la recevez pas, c'est que votre adresse n'était pas assez lisible : redemandez !) (à entretoiles83@laposte.net, et même si vous n'adhérez pas!). Vous pouvez aussi consulter le site d'Entretoiles : entretoiles.e-monsite.com

 
GLORIA MUNDI

Robert GUÉDIGUIAN - France 2019 1h47mn - avec Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Gérard Meylan, Anaïs Desmoustier, Robinson Stévenin, Lola Naymark, Grégoire Leprince-Ringuet... Scénario de Serge Valetti et Robert GuédiguianFestival de Venise 2019 : Prix de la meilleure actrice pour Ariane Ascaride.

Gloria mundi s’ouvre sur une joyeuse naissance, une mise au monde. Mais quel monde exactement ? Gloria, qui vient de pousser ses premiers cris, esquisse également ses premiers sourires et, à cet instant-là, cette question perd de son importance. Le chômage, les guerres, le réchauffement climatique… soudain tout parait si lointain. L’essentiel, ce sont ces petits doigts de porcelaine fine qui essaient d’appréhender leur nouvel univers, ces lèvres délicates qui cherchent le sein de Mathilda (Anaïs Demoustier), la mère. C’est fou le pouvoir d’un si petit être. Autour d’elle, son père Nicolas (Robinson Stévenin) et ses deux grands parents Sylvie et Richard (Ariane Ascaride et Jean-Pierre Darroussin) sourient benoitement, émouvants. Et là, en spectateurs avisés que vous êtes et qui suivez fidèlement les aventures de la famille élargie de nos Marseillais préférés, vous réalisez tout de suite qu’il en manque au moins un autour du berceau… Gérard Meylan, évidemment ! Justement le voilà qui toque à la porte de l'appartement banal et modeste de Sylvie et Richard, dans un immeuble sans grâce. Le prénom de Gérard dans ce film ? Daniel ! Son pedigree ? Repris de justice ! Voilà qu’il réapparait après un long temps d’incarcération. Il n’a pas besoin de se présenter à Richard, qui lui ouvre la porte. Ce dernier, sans l’avoir jamais vu, sait tout de suite qu’il a affaire à l’ex de sa compagne… Scène simple et belle, très belle parce que très simple… Mais la dévoiler serait pêcher, pas sûr que la Bonne Mère nous le pardonnerait !

Tour à tour on va découvrir les (petits) boulots de chacun. Richard est chauffeur de bus, occasion de revisiter Marseille en un road movie intramuros, d’apercevoir les conséquences des politiques d’aménagement de la ville. Sylvie se fait surexploiter sans mot dire avec d’autres gens de ménage dans une grande chaîne d’hôtels. Les nouvelles générations quant à elles cèdent de plus ou moins bon gré à la tentation de l’ubérisation ou à celle – plus lucrative a priori – des combines douteuses… Dans un monde qui se durcit, chacun développe sa stratégie de survie, tétanisé par la peur, renonçant à l’empathie…
Tout se déroule à la chaleur du midi, pourtant il y a quelque chose de glacial dans la vie des personnages, aux prises avec un des pires monstres que l’humanité ait enfanté : le capitalisme vorace (pléonasme ?). Ils font partie des sans-grade, de ceux qui galèrent et croisent dans la rue d’autres sans-grade qui galèrent encore plus. Pourtant cette fragile humanité ne perd pas sa dignité, même quand elle dégringole. Elle sort alors son arme secrète : la solidarité. La fraternité est loin d’être morte !

Robert Guédiguian est un cinéaste qui, avec les mêmes ingrédients, réussit à toujours nous surprendre. L’ensemble de son œuvre brosse une magnifique fresque, chronique humaniste de notre époque. Au fil du temps qui passe, on a plaisir à y retrouver la même troupe fidèle, à la voir évoluer, s’agrandir avec de petits nouveaux. Bonheur de voir les griffes du temps qui marquent les corps, les expressions du visage, la bonhommie et les rides assumées. C’est une part d’intime qui vogue vers les rives de l’universalité, tandis qu’une part de nous-mêmes sombre dans la Méditerranée pour trop avoir espéré un havre de paix. Ariane Ascaride, petite-fille d’immigrés italiens, est plus que jamais touchante et juste, tant dans son interprétation que dans son petit mot de remerciements quand le Jury de la Mostra lui remet un prix d’interprétation bien mérité qu'elle dédie aux migrants morts en mer, « ceux qui vivent pour l'éternité au fond de la Méditerranée ». (Utopia)
 
CGR SOIREE ENTRETOILES DIM15/17H45 
 
SALERNES   mer11/18h      ven13/20h30     lun16/ 18h  20h30
COTIGNAC    jeu12/18h  20h30 
LE LUC            mer11/21h    ven13/18h   dim15/16h
LE VOX          mer 11/16h 18h15    jeu12/13h 45  17h20    ven13/14h 18h20    sam14/13h45 18h30  dim15/16h  lun16/17h30  mar17/14h 18h30

 

ADULTS IN THE ROOM

COSTA-GAVRAS - Grèce/France 2019 2h07mn VOSTF - avec Christos Loulis, Alexandros Bourdoumis, Ulrich Tukur, Aurélien Recoing, Valéria Golino...

"Va où il est impossible d'aller ": la devise de Costa-Gavras (dont il fit le titre de ses mémoires), pourrait être une supplique à son pays natal, la Grèce. Yanis Varoufakis (superbement incarné par Christos Loulis), le héros de l’histoire qui va suivre, aurait également pu la faire sienne. Et c’est ce qui, dans la vie en vrai, au-delà de la nationalité, a sans doute contribué à rassembler les deux hommes : le refus de ployer sous les injonctions des courants hégémonistes. S’il est sans doute inutile de vous présenter le grand cinéaste dont a hérité la France en 1952, c’est quand même une belle occasion de saluer les bienfaits de l’immigration ! Construit à la façon d’un thriller à suspense, son nouveau film nous tient en haleine deux heures durant, sur un sujet qu’on n’aurait jamais soupçonné être si palpitant…  
Ce soir-là, tous retiennent leur souffle… Une foule dense, telle qu’on ne les imagine plus en France lors de nos mascarades quinquennales, attend le résultat des élections. C’est que le petit peuple grec est exsangue. Il a beau suer sang et eau, rien ne semble pouvoir étancher la soif vampirique de l'ennemi de tous les petits peuples : « La Finance ». Les prêts consentis au pays, à des conditions assassines, par les leaders européens, ressemblent à ces bougies d’anniversaire, dites « magiques » mais ô combien agaçantes, qui se rallument de plus belle dès qu’on cesse de souffler dessus. Une dette indélébile, auto-alimentée par des taux d’intérêt honteux. La Grèce doit payer le prix de trente années de gestion irresponsable exercée par les gouvernements successifs, plusieurs centaines de milliards de dollars de déficit, qui reposent désormais sur les pauvres épaules des citoyens lambda, qui n’avaient surtout pas demandé tous ces investissements hasardeux.
Malgré le marasme profond qui envahit le pays, une improbable lueur d’espoir s’est levée, portée par Syriza, le parti de la coalition de gauche. Dans la modeste salle de campagne, en ce mois de janvier 2015, tous se tiennent aux aguets… puis… bondissent de joie ! C’est la victoire ! Très vite Yanis Varoufakis, sans jamais avoir adhéré au parti, sera pourtant nommé Ministre de l’Économie du nouveau gouvernement conduit par Alexis Tsipras. Pas de meilleur choix que ce brillant économiste, doué d’un sens de la répartie redoutable, pour renégocier les conditions de la dette qui asphyxie la république hellénique. À compter de cet instant va se jouer un duel passionnant dans les coulisses des instances de l’Europe, entre David/Yanis, qui a la ténacité d’un Sisyphe, et une armée de Goliath surpuissants qui considèrent que « le système de protection social n’est qu’un rêve communiste ». Mais surtout il lui faudra convaincre la « Troïka » (créée en 2010 et constituée de fonctionnaires de la Commission Européenne, de la BCE, du FMI…) de bien vouloir renégocier les conditions de la dette. Persuadé que le bon sens et une juste cause peuvent l’emporter, Varoufakis entame une course de fond à armes inégales, décidé à ne pas céder face à l’Eurogroupe. Après tout, ne représente-t-il pas un peuple qui a « deux millénaires d’expérience en matière de patience, puisqu'inventeur du stoïcisme. » ?
Adults in the room, dense et passionnant, fait référence au livre de Yanis Varoufakis Conversation entre adultes tout aussi bien qu’à une judicieuse question qu’il est légitime de se poser en observant le microcosme de tous ces décisionnaires européens qui ont parfois des comportements dignes de cours de récréation : « Y’a-t-il des adultes dans la pièce ? ». Si le constat global du film est consternant, il est extrêmement jouissif de voir les politicards aux dents longues (dont nos Français), se faire égratigner au passage. Mais on devra malgré tout se plier une fois de plus à l’évidence : tous ces oligarques ont désormais le monopole du cynisme… qui fut lui aussi inventé par les Grecs. Nous ne saurions que conseiller à ces derniers de réclamer des droits d’auteurs à l’Europe : cela ferait plus qu’effacer leur dette, ils deviendraient multimilliardaires !    (Utopia)
 
  CGR SOIREE ENTRETOILES DIM15/20H30   
 
 
PORTRAIT DE LA JEUNE FILLE EN FEU

Écrit et réalisé par Céline SCIAMMA - France 2019 2h - avec Noémie Merlant, Adèle Haenel, Luana Bajrami, Valeria Golino... Festival de Cannes 2019 : Prix du Scénario.

Étonnante Céline Sciamma, toujours là où on ne l’attend pas. Non par plaisir d’étonner la galerie, mais pour le bonheur de renouveler son style, de relever de nouveaux défis tout en creusant un peu plus ses sujets de prédilection. Rendre visibles les invisibles, celles en marge de la société et ici de l’histoire. La réalisatrice s’empare avec brio de la forme classique et la dépoussière, innove, lui rend sa spontanéité. Ce Portrait de la jeune fille en feu (quel titre !) éclaire différemment toute l’œuvre polymorphe de la réalisatrice. Il agit comme une épure. Une fois le côté effervescent, représentatif de notre période contemporaine gommé, ses musiques agitées éteintes, que reste-t-il du cinéma de Sciamma ? Ce nouvel opus, en costumes d’époque, qui s’impose sans strass ni paillettes, met en valeur la trame limpide qui le charpente. Mécanique implacable, puissante, méticuleusement travaillée. Rien n’est laissé au hasard, même le dossier de presse, qu’on vous encourage à télécharger sur le site du distributeur Pyramide, est passionnant. Tout témoigne d’un travail sans relâche, d’orfèvre, pour produire une œuvre merveilleusement ciselée. Tant est si bien que le Prix cannois du scénario est un brin réducteur. Et que dire de ses deux comédiennes, irradiantes, qui auraient largement mérité de partager un prix d'interprétation !

Nous sommes donc en 1770… Non loin des falaises, battues par les vents, qui surplombent l’océan, se dresse une imposante et austère demeure. Ce que l’on appelle traditionnellement une maison de maître, quand bien même la propriétaire en serait une maîtresse. Ici les distractions sont aussi rabougries que les plantes malmenées par les embruns marins. L'expression artistique, les fêtes y sont tout aussi clairsemées. Les rares instants de musique sont tant attendus qu’on en déguste la moindre note jusqu’à la lie quand elle passe à portée. On a le temps de guetter le temps qui passe, de regarder tomber chaque goutte de pluie.
Pourquoi venir se perdre dans cette contrée perdue, si ce n’est pour des raisons alimentaires ? Tel est le lot de Marianne (Noémie Merlant) qui vient de décrocher un travail de commande : faire le portrait de l’héritière de la famille, dans le but de la marier. Il faut resituer le contexte de l’époque : pas de réseaux sociaux, de skype, ni de photomaton… Il fallait bien avoir quelque chose à mettre sous l'œil du futur époux pour lui vanter les mérites et lui vendre la jeune donzelle qu’on lui proposait de prendre sous son aile ! Marianne, en tant que peintre à son compte, est aguerrie dans ce domaine. Elle n’est pas effarouchée de débarquer seule dans ce recoin oublié du monde. Et c’est-là une première originalité à l’écran : y voir une de ces femmes qui ont bel et bien existé dans un contexte où la quasi totalité de leurs contemporaines n’avaient pas le choix de leur destinée. Marianne, sans mari, ni maître, est une femme socialement libérée et ses rapports avec les autres le sont tout autant. Si elle est de rang inférieur à la comtesse qui lui commandite le portrait de sa fille, son statut indépendant lui octroie une véritable liberté de ton, et lui permet de l’aborder de femme à femme. Entre les deux, un marché secret est conclu : Marianne peindra en cachette le tableau, à l’insu d'Héloïse qui essaie avec ses maigres moyens d’échapper à son destin programmé et refuse de poser. Héloïse n’agit pas par caprice, mais par conviction profonde. C'est ce qui va rapprocher progressivement l’artiste et son modèle…

Quand Céline Sciamma s’empare d’un tel sujet, chaque plan devient comme un véritable tableau, la peinture devient l’ADN du film. Dans cet univers féminin, aucune protagoniste n’est laissée à l’abandon. Chaque personnalité est complexe, interagit avec les autres indépendamment des rapports de classe censés les corseter. La liberté a un prix, qu’il faut être prête à payer. L’enjeu impose alors de sortir de ses propres entraves. Au-delà du genre, ce film parlera à tous ceux, à toutes celles qui sont, ont été, seront amoureuses, amoureux, profondément…    (Utopia)
 
CGR  ciné club tous les jours/18h

 

 

À COUTEAUX TIRÉS

(KNIVES OUT) Écrit et réalisé par Rian JOHNSON - USA 2019 2h10 VOSTF - avec Daniel Craig, Chris Evans, Ana de Armas, Jamie Lee Curtis, Michael Shannon, Don Johnson, Toni Colette, Christopher Plummer...

 
Une brochette d’acteurs vedettes excellemment utilisés pour une savoureuse réinvention contemporaine du polar à la Agatha Christie, rehaussée d’un humour noir tout à fait réjouissant. Ce n’est pas le film le plus important de l’année, mais c’est un très plaisant et très élégant divertissement.
Célèbre auteur de romans policiers, le vénérable Harlan Thrombey est retrouvé mort dans sa somptueuse demeure de la Nouvelle Angleterre – un manoir qu’on croirait « dessiné pour une partie de Cluedo », comme le souligne un personnage –, le soir même de ses 85 ans. Suicide ou crime ? That is the question ! Et c’est pour y répondre qu’un mystérieux commanditaire engage le détective Benoit Blanc – personnage d’ascendance vaguement française directement inspiré du belge Hercule Poirot et interprété par James Bond himself en parfait contre-emploi. Entre la famille du défunt – dont a vite fait de comprendre que la plupart des membres vivaient à ses crochets – qui s’entre-déchire et son personnel qui lui reste dévoué, Blanc plonge dans les méandres d’une enquête mouvementée, pavée de mauvaises intentions, riche en mensonges et en fausses pistes, dont les rebondissements nous tiennent en haleine jusqu’au dénouement, alors même qu’on est persuadé d’avoir tout compris beaucoup plus tôt…
« Agatha Christie n’a jamais écrit d’œuvre historique. Elle racontait son époque où les figures du majordome, de la nounou, du rentier étaient communes », souligne Rian Johnson pour expliquer son choix de placer son intrigue dans les États-Unis d’aujourd’hui.
Si le vaste manoir d’Harlan Thrombey fait un temps illusion et semble sortir du début du xxe siècle, les téléphones portables des uns et des autres font clairement apparaître notre époque. « Les protagonistes d’À couteaux tirés sont des archétypes de l’Amérique actuelle. Ils constituent une porte d’entrée pour discuter du climat culturel et politique de notre pays, d’une manière qui je l’espère paraîtra ludique. », poursuit le réalisateur.
Ludique certes mais également incisive : Rian Johnson modernise le genre du « whodunit » – autrement dit du film basé sur la résolution de l’énigme : « Qui l’a fait ? Qui a commis le crime ? » – en le politisant – on pense curieusement à Parasite de Bong Joon-ho, mais ici les parasites sont les riches – et en l’agrémentant d’un salutaire suspense hitchcockien dans toute la deuxième partie, qui retourne comme un gant nos certitudes de spectateur trop sûr de son fait.  (Utopia)
 
CGR mer11 22h05    jeu12 et lun 16/10h50  13h45 22h05    ven13/13h30  22h10   sam14/ 22h10   dim15/21h  mer17/13h30
 
TOUT EST POSSIBLE : the biggest little farm  John CHESTER - documentaire USA 2019 1h22mn VOSTF - avec la famille Chester...
C'est sans conteste un documentaire mais il faut vraiment se le répéter pour s'en convaincre pendant la projection : on est en plein cœur d’une action tendue, palpitante, un vrai film d'aventure ! La puissance de ce film tient à l’art de la narration, le réalisateur est un véritable conteur de sa propre vie. Il y insuffle juste ce qu'il faut de suspense, d’émotions sans jamais qu’elles ne débordent. S’il partage une part intime, il le fait avec une telle dignité et une telle classe que rien n’est pesant.
Les premières images sont saisissantes. Un incendie violent dévaste la campagne californienne. Face aux flammes immenses, des hommes, des bêtes, des arbres… fragiles et démunis. Malgré tous les efforts déployés, des fermes entières sont menacées d’être balayées de la carte. Tous retiennent leur souffle. Ce jour-là, Apricot Lane, le domaine de Molly et John Chester, sera épargné. Ouf ! Mais que sont donc venus faire ces deux citadins dans cette galère ?
 L’aventure démarre huit ans plutôt. Nos deux amoureux gagnent à l'époque bien leur vie, Molly grâce à ses talents de cuisinière blogueuse, John en tant que documentariste, photographe animalier pour la presse. Ils coulent des jours paisibles et confortables. C’est un coup de foudre qui va venir bousculer le cours de leur existence. Lors d’un reportage, John rencontre Todd. Tous deux tombent irrémédiablement en amour. John ne peut que ramener sa conquête à la maison. Quand il la présente à Molly, elle est conquise à son tour par les grands yeux bleus du doux chien aux poils d’ébène. Pas de scène de couple donc, Todd est adopté, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes… Sauf pour les voisins de leur minuscule immeuble ! Car s’il y a bien un truc que Todd déteste, c’est rester seul et il le fait savoir en hurlant à la mort ! Après quelques avertissements, le trio finira par se faire expulser. Les Chester y verront le signe d’un nouveau départ. Ce n’est pas un simple pavillon de banlieue qu'ils vont offrir à Todd, mais un terrain de 300 hectares ! Voilà nos cultivateurs en herbe, dont l’expérience se résume à faire pousser des tomates sur un balcon, en train de convaincre banquiers et copains de leur prêter quelques milliers de dollars pour se reconvertir dans l’agriculture : c’est simple, ils ont lu des bouquins sur le sujet ! Autant dire que c’est pas gagné 
Mais Molly et John ne sont pas du style à baisser les bras. Les voilà à la tête d’une terre aride à en tirer la langue, un sol épuisé sur lequel personne ne parierait, mais à portée de leur bourse. Et c’est là que commence la véritable épopée, celle de la reconquête d’un territoire par la vie. John nous la conte avec sa voix enjouée, ses mots drôles et touchants, ses images splendides. On entre dans l’intimité des animaux. On est étonnés par l’histoire du coq amoureux d’une truie (Emma). Inquiets pour l’agneau bicolore orphelin rejeté par les siens. Émerveillés par les naissances en direct, le vol d’un colibri. Dépités par les ravages des nuisibles et des coyotes. C’est aussi prenant qu’un roman feuilleton.
Les cinq premières années seront rudes, pleines de déboires, d’incertitudes… De son propre aveu, le réalisateur doute du succès, se refusant à tout angélisme, à tout prosélytisme. Puis progressivement l’étroite collaboration tant espérée avec la nature se met en place, sans herbicide, ni pesticide, ni assassinat de souris… Nul besoin de grands discours, la manière dont tout bourgeonne, explose, la biodiversité retrouvée sont la plus belle démonstration. Si une grande petite ferme ne peut à elle seule reverdir le blason de la planète, elle peut y contribuer!  (Utopia) 
CGR CINE DEBAT  ven13/20h
LE VOX   sam14/18h

 

 
TERMINAL SUD

Écrit et réalisé par Rabah AMEUR-ZAÏMECHE - France 2019 1h37 - avec Ramzy Bedia, Amel Brahim-Djelloul, Slimane Dazi, Salim Ameur-Zaïmeche... FIFIB 2019 : GRAND PRIX DE LA COMPÉTITION FRANÇAISE.

Terminal Sud captive, dès les premières images. Justesse de ton, tendresse pudique, tension de chaque instant, humour qui fait mouche – on oubliera pas le duo Ramzy Bedia et Slimane Dazi en train de se bidonner sur un constat : « Ici, il y a toujours un bémol »… Mais où est cet « ici » ? Un pays sans nom qui marche sur la tête. Pour son sixième film, Rabah Ameur-Zaïmeche (dont on suit la filmographie depuis le début, avec passion : Wesh, Wesh, Bled Number One, Dernier maquis, Les Chants de Mandrin, Histoire de Judas) fait encore une fois un pas de côté et nous incite à faire de même. Il brouille subtilement les pistes, non pour nous déstabiliser, mais pour nous inciter à regarder au-delà de l’espace et du temps, derrière les apparences. Qu’importe l’histoire officielle, qu’importe le lieu. Est-on ici et maintenant ? Est-on avant et ailleurs ? À chaque fois qu’on croira saisir « la » vérité, elle nous échappera, comme pour nous signifier qu’elle n’est qu’une vérité parmi d’autres. Cette atemporalité volontaire, très calculée, ce voyage en terra incognita, pourtant si familière, nous mènent droit à l’essentiel. Impossible de se raccrocher à de rassurantes certitudes, il faut, comme le personnage joué par Ramzy (formidable), être en permanence aux aguets, ouvrir l’œil, ne laisser échapper aucun des détails qui nous permettent d’avancer dans le récit. La seule évidence, c’est que nous sommes au cœur de la Méditerranée, le berceau de peuples unis par les mêmes racines, par la même histoire… et que l’Histoire et la folie des hommes a désunis.
 
Terminal Sud nous tend un miroir où se déforment les raccourcis simplistes. Nous voilà apatrides, ou plutôt citoyens universels. Ce film profondément libertaire ne prend pas le spectateur au piège de la facilité, il ne joue pas une civilisation contre une autre, une classe sociale contre une autre, ni les colons contre les colonisés. Il se place du côté de ceux que les événements dépassent, et broient, de ceux qui subissent sans comprendre alors qu’ils essaient, pourtant… Mais qu’y a-t-il d’ailleurs à comprendre à la sauvagerie ? Que rien ne la justifie, aussi bonne en soit la cause. Rabah Ameur-Zaïmeche ne nous en fait pas une savante démonstration, il nous donne à ressentir les affres de l’humaine condition, son impuissance face à ce qui rend certains hommes plus loups entre eux que les loups eux-mêmes.
 
Le protagoniste principal de l’histoire est médecin. Un docteur dont on ne saura jamais le prénom, ni le nom, comme si l’homme ne pouvait que s’effacer derrière un rôle social plus grand que lui-même. Son travail à l’hôpital le place en première ligne face à une détresse qui ne fait pas dans la dentelle et ne choisit pas son camp. Chacun ici, juste ou corrompu, bourreau ou victime, se retrouve seul face à la maladie, aux blessures, à la souffrance, seul face à ce médecin qui tente l’impossible, avec comme seules armes l’écoute, quelques remèdes, deux ou trois instruments et un peu de savoir-faire, pour repousser la camarde qui rôde. Elle non plus ne choisit pas son camp.
 
Terminal Sud, sans discours, par l’observation et la restitution de mille gestes quotidiens, parle de l’écroulement d’une société civile et de la fragilité de l’État de droit. On y verra tout aussi bien des références à l’Histoire plus ou moins récente qu’à notre époque actuelle, une ode à tous les opprimés de la terre, entre thriller philosophique et chronique de la guerre ordinaire. Un film prenant, d’une grande intelligence, d’une grande force et d’une grande beauté. (Utopia) 
 LORGUES          mer11 / 18h20         ven13 / 21h20      sam14 / 16h00

 

VIVRE ET CHANTER

(Huo Zhe Chang Zhe) Écrit et réalisé par Johnny MA - Chine 2019 1h45mn VOSTF - avec Gan Guidan, Yan Xihu, Zhao Xiaoli... Quinzaine des réalisateurs Cannes 2019.

C'est un film généreux, tout en simplicité et en finesse, qui ne se morfond pas dans la nostalgie d'un monde en train de disparaître mais s'émerveille d'en capter les derniers feux. C'est aussi un film de troupe, comme on le dit pour évoquer cette complicité singulière, cette tendresse qui unit les membres d'une même communauté de théâtre ou de cirque. Une troupe de saltimbanques qui se construit comme une famille de cœur, au hasard des rencontres, vivant hors du temps dans un espace réduit où se mêlent les coups de cœurs, les disputes, les répétitions et où l'on évoque avec un même sérieux les difficultés financières et la manière de tracer au crayon noir les contours d'un sourcil pour créer une expression parfaite. Pour la petite histoire, la fiction est ici jouée par les vrais acteurs dont elle narre l'histoire, insufflant au film une authenticité qui rend palpable toute l'affection et l'admiration du réalisateur.

Un vieux quartier périphérique de la ville de Shengdu doit être démoli. Shengdu, c'est, dans la province du Sichuan, au centre de la Chine en pleine explosion économique, une « petite » mégapole chinoise (à peine 14 millions d'habitants) qui croit plus vite que son ombre. Anachronisme urbain et culturel, le vieux quartier en sursis abrite une troupe familiale qui présente, dans un bâtiment qui menace à chaque coup de tambour de s'effondrer, des spectacles d'opéra traditionnel. Un rendez-vous historique que ne manquerait pour rien au monde un public pourtant de plus en plus rare et vieillissant. Zhao Li, sa vaillante patronne, sait que les jours de la troupe sont comptés et que la rumeur des bulldozers se fait de plus en plus oppressante. Mais elle ne résout pas à abandonner ce lieu et à se plier au diktat du béton. Avec un budget de misère, elle jongle et tente de faire des miracles pour sauver le lieu et son art, essayant d'amadouer les services publics peu enclins à écouter les chansons mélodieuses et les récits d'un temps révolu. De leur côté, les acteurs, plus fatalistes, se préparent à monnayer leur talent pour s'insérer dans le nouveau monde, celui des écrans géants, de la musique à fond la caisse et des vidéos sur smartphones. Lorsque sa propre nièce, l'étoile de la troupe, se laisse attirer par les lumières de la ville, les personnages du monde de l’opéra – son échappatoire – commencent à apparaître dans la vraie vie de Zhao Li…
Tout comme les opéras qui sont montés, le film est beau, triste et drôle, il vous cueille dès la première image pour ne plus vous lâcher. Et, cerise sur le gâteau : autant la représentation de spectacles vivants dans les films chinois peut parfois – souvent – paraître absconse, culturellement inaccessible au spectateur d'ici, autant Vivre et chanter, en racontant les coulisse des spectacles en même temps qu'ils sont joués, réussit le tour de force de les rendre immédiatement vivants, compréhensibles au commun des mortels occidentaux.

« Derrière l'impression que rien ne change jamais dans l'Empire du Milieu, la modernité avance en aveugle et détruit tout sur son passage. En suivant les efforts de ces artistes pris en étau entre les avancées du “progrès” à l'extérieur et leur art passé de mode, Johnny Ma nous livre un portrait en creux de la Chine d'aujourd'hui. Dans Vivre et chanter, les personnages traditionnels de l'opéra prennent part à certaines scènes clés, le film quittant d'un coup la réalité pour faire un tour dans l'allégorie. On ne peut que se prendre d'affection pour ces Chinois dont la voix n'est pas entendue et se retrouve sacrifiée sur l'autel des intérêts étatiques. Le Sichuan, c'est loin. Mais ce n'est pas si loin. »(JF Lixonfrancetvinfo.fr)  
   LORGUES      jeu. 12 déc. / 17h00      dim. 15 déc. / 20h50
   COTIGNAC        ven13/18h
 
 

NE CROYEZ SURTOUT PAS QUE JE HURLE

Écrit et réalisé par Frank BEAUVAIS - France 2019 1h15mn - Montage de Thomas Marchant.

Et si l’éclat créatif naissait des états intérieurs les plus sombres ? C’est ce qu’il est manifestement arrivé en 2016 à Frank Beauvais – auteur de cet autoportrait entre journal intime et chronique politique – alors qu’il vivait une douloureuse rupture sentimentale. Au départ de son compagnon, Frank Beauvais se retrouve seul dans l’appartement qu’ils occupaient tous les deux, reclus dans un village isolé d’Alsace jusqu’ici synonyme de sérénité et de proximité avec la nature. Sous l’effet du désarroi, les paysages se métamorphosent soudain en visions d’angoisse, la région ne dévoile que ses aspects les plus mornes, entre le conservatisme droitier de ses habitants et la raideur du climat hivernal qui s’installe. Sans emploi, sans permis de conduire, sans commerce de proximité, pas même un distributeur de billets à moins de deux heures de marche, ses contacts humains se réduisent à un déjeuner dominical en compagnie de sa mère et aux courses qu’il effectue au supermarché le plus proche deux fois par mois.
Commence alors une singulière traversée du désert : Frank s’enferme et noie sa solitude dans le visionnage compulsif des films en tout genre. Télévision, DVD, streaming, téléchargements sur internet, il voit tout ce qui lui tombe sous la main, des œuvres qu’il a toujours voulu voir aux trouvailles les plus improbables. Classiques muets, films de propagande soviétique, pinku, curiosités des années 70, cinéma underground : tout y passe. Frank se plonge dans le regard des autres pour ne pas avoir à faire à lui-même, bâtit littéralement des murs de films contraignant son espace vital au strict minimum.

C’est de cette expérience qu’il tire ce film construit exclusivement d’extraits de quelque 400 films parmi la masse de ceux qu’il a visionnés dans les six premiers mois de l’année 2016. Franck Beauvais a composé un travail de montage monumental, agençant à un rythme frénétique les images venues frapper sa rétine et qu’il recouvre en voix-off d’un texte absolument bouleversant. Le phrasé placide, la voix posée, Beauvais y décrit avec une lucidité surprenante son étrange état intérieur et sa vision d’un monde qui l’écœure. La France est en état d’urgence, les gouvernants entretiennent la peur, la population se replie sur elle. « Alors je ferme les volets, j’éteins les lumières et je retourne à mon écran, le lieu des obsessions magnifiques où les mirages de la vie se teintent de sublime ».
Faire un portrait intimiste sans en tourner la moindre image : voilà un tour de force qui n’a pourtant rien d’un exercice de style à destination du seul public connaisseur. Des objets, des gestes, des regards : il est quasiment impossible de reconnaitre la provenance des plans tant Beauvais n’en garde que des fragments furtifs, privés de leurs contextes d’origine. Beauvais ne cite pas, il s’approprie des images dont il en a extrait le suc, puis les fait dialoguer avec son texte par des effets de correspondance et de décalage. La splendeur du film est qu’il contient en lui le poison et son remède. Au creux de la dépression, les images n’étaient que des miroirs, des prisons, un moyen de s’abstraire du monde par incapacité d’y faire face. C’est pourtant grâce à elles que s’agence le processus de rémission dont le film est le dénouement. Ne croyez surtout pas que je hurle est l’expression d’un cri enfoui : un lent retour à la vie.    (Utopia)
   LORGUES   jeu. 12 déc. / 19h05         lun. 16 déc. / 21h05

 

MATTHIAS & MAXIME

(Matthias et Maxime) Écrit et réalisé par Xavier DOLAN - Québec 2019 1h59mn VOSTF - avec Gabriel d'Almeida Freitas, Xavier Dolan, Anne Dorval, Pierre-Luc Funk...

 
 
Xavier Dolan est rentré au pays ! Après son film français Juste la fin du monde et l’américain Ma vie avec John F. Donovan, l’ex-jeune prodige (il vient d’avoir trente ans) revient au Québec et ça lui va très bien. On a eu peur de l’avoir définitivement perdu avec sa superproduction hollywoodienne qui l’avait emmené loin de ses repères habituels. Matthias & Maxime nous rassure tout de suite, dès la première scène menée tambour battant : une soirée entre copains où les bons mots fusent, où le montage, précis et foutraque à la fois, impulse un rythme assez nouveau dans le cinéma de Dolan. C’est aussi la première fois qu’il filme un groupe aussi soudé par l’amitié – au-delà du duo ou du trio amoureux. Une bande de potes formant un nid, un rempart, réconfortant. Mais bande fragilisée par le départ imminent de Maxime en Nouvelle-Zélande pour deux ans. Durant cette soirée où on se traite de « crise de laide » ou de « déchet sale » – insultes bienveillantes malgré les apparences –, où Xavier Dolan se moque de lui-même en imitant le cinéma bavard de son compatriote Denys Arcand, Maxime et Matthias tournent une scène dans un film réalisé par l'insupportable sœur d'un de leurs potes. Une scène où ils doivent s’embrasser…

Le scénario change alors soudain de direction. Changement de rythme radical : Xavier Dolan passe du film de copains échevelé à une comédie romantique plus posée. Une romcom où l’homosexualité ne serait pas un sujet en soi : qu’importe que cette histoire d’amour se déroule entre deux hommes, elle a une portée universelle. C’est assez rare et fort pour le souligner. Le baiser échangé, apparemment anodin, entraîne un trouble nouveau chez les deux garçons, surtout chez Matthias, joué de façon très pudique par Gabriel D’Almeida Freitas. Est-ce parce qu’il est marié ? Parce que Maxime est un vieil ami ? Parce c’est un garçon ? Tout ça à la fois…
Maxime semble plus distant. Maxime c’est Xavier Dolan lui-même, qui revient devant la caméra. Comme si, après son film américain avec des stars (Natalie Portman, Kit Harington, Susan Sarandon), il voulait enfoncer le clou d’un retour triomphant au cœur de son cinéma très personnel. Et qu’il est touchant en jeune homme ayant pris la plus grande décision de sa vie ! Partir, laisser sa « mommy » toxique derrière lui… mais aussi tomber amoureux. Maxime a le côté droit du visage dévoré par une tache de naissance. Comme si, dans son groupe d’amis de condition plus aisée, il était marqué par une enfance difficile qui le met un peu en retrait des autres. On devine – lors d’une scène très cruelle – qu’il s’est souvent entendu surnommé « la tache ». Au propre comme au figuré.

Xavier Dolan utilise malicieusement les codes de la comédie romantique, en étirant à l’envi la réunion des deux amis/amants. Mais il essaie surtout de nouvelles formes (des scènes vraiment comiques, d’autres filmées en accéléré, des ellipses foudroyantes), abandonne des tics devenus envahissants (plus de chanson ringarde type Céline Dion – à peine une évocation de Reggiani en arrière fond, comme un clin d’œil…), ose même un happy end. Mais il reste fidèle à son héros : Maxime, ce garçon différent qui a du mal à contenir sa colère devant sa mère (jouée par la fidèle Anne Dorval), qui cherche son identité, est le héros tragique qui traverse tous ses films. On est heureux et très ému de le retrouver. (A. DessuantTélérama)  

LORGUES    mer. 11 déc. / 20h15     ven. 13 déc. / 18h45   sam. 14 déc. / 20h50     lun. 16 déc. / 17h00
 

CHANSON DOUCE

Lucie BORLETEAU - France 2019 1h40mn - avec Karin Viard, Leïla Bekhti, Antoine Reinartz, Assya Da Silva... Scénario de Lucie Borleteau et Jérémie Elkaïm, d'après le roman de Leïla Slimani (Prix Goncourt 2016).

Le premier film de Lucie Borleteau (surprenant Fidelio) se passait en haute mer, soumis au roulis des vagues, nous voici avec Chanson douce pris au piège des montagnes russes de sentiments ambivalents. Heureux, désarçonnés, aux prises avec des inquiétudes (justifiées ?), ballotés au gré des changements de ton d’un film qui oscille délicieusement entre univers réaliste et ambiance gothique. Tous les acteurs excellent à nous plonger dans une trame narrative au charme maléfique, particulièrement Karine Viard, plus que jamais caméléon. Elle entre si bien dans la peau de son personnage qu’au fil de son évolution, elle devient presque méconnaissable physiquement, métamorphosée sans effets spéciaux, ni maquillage. Absolument bluffante, elle s’aventure en terrain inattendu, tour à tour sévère, marrante, bouleversante puis progressivement angoissante, animale. Côté intrigue, la réalisatrice innove en n'abordant pas le récit par le même bout que l’excellent roman de Leïla Slimani, tout en restant très fidèle à son esprit, son ambiance, son terreau sociétal cruel.

Cette nuit-là, un terrible cauchemar réveille Myriam (Leïla Bekhti), tellement réaliste qu’il lui a glacé les sangs. Mais les bras de son homme sont là, rassurants, ainsi que ses deux enfants, sains et saufs, dans la maisonnée aux couleurs joviales… Les idées sont donc vite remises en ordre : si on rêve de perdre son monde, c’est qu’on l’aime vraiment. Mais cela la renvoie aussi à son incapacité à rester plus longtemps dans ce rôle anxiogène de mère au foyer étouffant, sans autre horizon que couches et torchons. Les gazouillis de ses petiots, quand bien même elle les chérit, l’enferment dans un univers rétréci, son esprit, son intelligence n'y trouvent pas leur compte. Petite discussion entre époux… et c’est décidé : malgré les réticences de Paul, son mari, ils se résolvent à chercher une nounou.
Les entretiens d’embauche qui s’en suivent campent le décor, satirique. À travers eux on comprendra plus de la personnalité des deux parents, aspirants grands bourgeois, que des candidates elles-mêmes, pourtant pas piquées des hannetons. Dans les regards complices, parfois effarés ou moqueurs, que notre sympathique (?) couple de tourtereaux se lancent, transparaît déjà un certain mépris de classe. S’ils n’ont pas encore les revenus suffisants pour accéder au rang supérieur, ils en ont déjà intégré les manières condescendantes, tout en se voyant doux comme des agneaux. Rapidement il apparait qu’aucune bonne d’enfant n'a une chance d'être à la hauteur de leurs légitimes – se persuadent-ils – exigences et angoisses parentales. Ils sont presque prêts à lâcher l’affaire quand soudain, surgie telle une Mary Poppins des temps modernes, apparait Louise (Karin Viard), tenue maîtrisée, souriante, rigoureuse, douce, séductrice juste ce qu’il faut, parfaitement respectueuse et déférente. Coup de foudre immédiat, inespéré, unanime ! La perfection faite nounou, tellement incroyable qu’ils n’auraient jamais pensé pouvoir s’offrir ses services, ce qui flatte sans doute leurs egos. Une véritable gouvernante digne d’un comte dans un conte. Une fée marraine du logis, allant même au-delà de son rôle, comblant leurs attentes les plus secrètes, transformant l’appartement en havre de propreté, de sérénité, en jardin d’Eden… Un ange passe… Mais là où passent les anges, les démons ne sont pas loin… En attendant, Louise, adulée par les deux mômes qu’elle mène par le bout du nez, réussissant même à leur faire manger des carottes et des navets, leur devient vite indispensable. Une deuxième maman… Myriam, tiraillée entre son travail passionnant d’avocate et la culpabilité d’être moins présente, en deviendrait presque jalouse.

Bien sûr, la partition se délite progressivement en fausses notes, d’abord rares, comme accidentelles, mais on se prend à redouter que la musique devienne stridente, ne sachant plus trop sur quel pied danser… Plus rien ne sera sûr, ni le pire, ni le meilleur.   (Utopia)
LE LUC      jeu12/18h30  ven13/21h   sam14/18h
 

PROXIMA

Alice WINOCOUR - France / Allemagne 2019 1h47 VOSTF - avec Eva Green, Zélie Boulant-Lemesle, Matt Dillon, Lars Eidinger, Sandra Hüller, avec la participation de Thomas Pesquet... Scénario d’Alice Winocour et Jean-Stéphane Bron.

 

 
Il ne sont sans doute pas très nombreux, de par le monde, les enfants qui peuvent écrire le jour de la rentrée, dans la case « profession des parents » : mère astronaute. Un métier qui paraît presque irréel, réservé aux histoires dans lesquelles on conquiert la lune à bord d'une fusée rouge, entre Jules Verne et Tintin. Pour Stella, l'espace est un sujet de conversation presque banal et elle connaît par cœur toutes les étapes avant la mise en orbite, comme une comptine qu'elle fredonne avec sa mère tous les soirs avant d'aller au lit… 5, 4, 3, 2, 1, décollage. Rien de plus normal avec un père astrophysicien et une mère astronaute, qui ont les yeux et le cœur rivés vers les étoiles. Et si ces deux-là ne s'aiment plus suffisamment pour vivre ensemble (la vie de couple étant peut-être bien trop terrienne pour eux), ils ont réussi à préserver pour leur fille ce trésor commun : une insatiable curiosité pour l'univers et ses secrets.
Mais un jour, il faut bien que Sarah parte au travail. Et là, les choses se compliquent car pour Stella, laisser maman partir bosser ne signifie pas s'en trouver séparée le temps de quelques heures de bureau, mais bien la livrer au grand vide intergalactique pour une année.
Sarah a en effet été choisie pour rejoindre l'équipe internationale de la mission scientifique Proxima (oui, la même que celle de Thomas Pesquet)… mais si c'est l'aboutissement de toute une carrière et la réalisation d'un rêve de petite fille, c'est aussi un déchirement, celui d'une mère qui va devoir quitter son enfant pour aller très très loin pendant très très longtemps, avec l'angoisse de ne peut-être jamais revenir sur terre. Pour Stella et Sarah, l'entraînement à cette nouvelle vie va alors commencer. Changer d'école. Tester son corps à des pressions ultimes. Vivre avec son père. Cohabiter avec un équipage exclusivement masculin. Essayer d'être moins nulle en maths. Maîtriser les bras robotisés de sa combinaison. Avoir peur de grandir sans maman. Culpabiliser de ne pas être là…

D'espace, il en sera question tout le temps… sans qu'il soit montré, le récit s'arrêtant là où le voyage spatial commence. Et c'est bien là toute la singularité de ce film mêlant l'intime et l'immensité : raconter comment des êtres au destin exceptionnel, s'apprêtant à vivre une expérience hors du commun, n'en demeurent pas moins terriblement humains. Alice Winocour raconte bien sûr avec précision tout le protocole et la préparation liés à la mission, filmant sur les lieux mêmes des centres de recherche (centre de l'Agence spatiale européenne à Cologne, Cité des étoiles en Russie, Cosmodrome de Baïkonour au Kazakhstan) mais son histoire est ailleurs : dans le tiraillement affectif et psychologique de cette femme qui veut à la fois être une bonne mère et accomplir en parfaite professionnelle la tâche immense qu'on lui a confiée, et dans la difficulté de cette toute jeune fille à être l’enfant d’une femme hors du commun.
Hommage à toutes les femmes qui assument crânement leur double vie familiale et professionnelle, Proxima porte dans sa sobriété un éclat émouvant.  (Utopia)
COTIGNAC   ven13/20h30
LE VOX   dim15/13h45

LE CHAR ET L'OLIVIER

(Une autre histoire de la Palestine) Roland NURIER - documentaire France 2019 1h41 -

 

Le Char et l'olivier rappelle un certain nombre de fondamentaux oubliés et apporte un éclairage sur l'Histoire de la Palestine, ce que les médias appellent « le conflit israélo-palestinien », de son origine à aujourd'hui. Apprendre du passé pour comprendre le présent ! 

Ce film documentaire réunit analyse géopolitique, interviews de personnalités internationales, expertes sur ce sujet et témoignages de citoyens palestiniens et français. Il propose des clefs de compréhension et souhaite débarrasser les esprits des clichés et idées reçues.
Le Char et l'olivier se veut pédagogique et tentera d’intéresser à nouveau tous ceux que la durée du conflit aurait découragés… et pour ne plus entendre « je n’y comprends rien » ! Le film parle d’un territoire magnifique, et d’un peuple qui affirme sans cesse que « vivre c’est déjà résister ».

« Le film propose un regard critique avec un point de vue s'appuyant sur des éléments factuels incontestables. Les personnalités qui ont accepté de témoigner sont des experts reconnus de cette région et des relations Palestine / Israël, des historiens, des journalistes, des spécialistes travaillant pour l'ONU, des juristes internationaux dont le travail et l'analyse ne souffrent d'aucun esprit partisan car se basant sur l'analyse de terrain et les textes du droit international. » Roland Nurier   (Utopia) 

SALERNES     sam14/18h30   dim15/16h30 

 LA FAMEUSE INVASION DES OURS EN SICILE

Lorenzo MATTOTI - film d'animation France/Italie 2019 1h22mn - avec les voix de Toni Servillo, Antonio Albanese, Andrea Camilleri, Maurizio Lombardi... Scénario de Thomas Bidegain, Jean-Luc Fromental et Lorenzo Mattotti, d’après le conte de Dino Buzzati.

LA FAMEUSE INVASION DES OURS EN SICILEQue feriez-vous si vous rencontriez un ours énorme dans le creux d’une montagne ? Baladins itinérants poussés par la neige à se réfugier au fond d'une caverne, le vieux Gedeone et sa fille Almerina se retrouvent ainsi nez à truffe avec un tas de poils et de muscles mal léché, réveillé en pleine hibernation. Pour l'amadouer, ils se mettent en devoir de déployer leurs talents et ustensiles forains – et de lui raconter une histoire… d’ours.

« Il était une fois, commencent-ils, dans les somptueuses montagnes Siciliennes, dans une lointaine époque, alors que les ours savaient parler… » Et de raconter Léonce, le roi des ours, qui, sous un beau soleil estival, emmène un jour à la pêche son fils Tonio. L’ourson se montre gauche et intimidé, un peu distrait aussi. Il n’aura pas le temps d’attraper une seule proie : un instant d’inattention, le voilà disparu ! Le roi Léonce bat en vain la montagne, en compagnie de ses troupes fidèles. Abattu, sans ressort, ayant perdu toute appétence pour les choses de ce monde, il entraîne tout son royaume dans la faillite de sa vie. Arrive le terrible hiver, qui s'annonce meurtrier. Or miracle ! Le roi sort de son apathie, reprend du poil de la bête et, dans un soubresaut de désespoir et d’espoir mêlés (celui de retrouver son fiston), entraîne le peuple des ours jusque dans la vallée pour aller quémander naïvement un peu d’aide auprès des hommes. Puis, ayant découvert la vraie nature de ces bipèdes sans fourrure, décide de les envahir, à commencer par le grandiose palais de l’affreux Grand Duc de Sicile…
Tandis qu’Almerina et Gedeone racontent, miment, s'enflamment, leur auditeur ursidé réagit à peine mais n'en pense pas moins : « C’est ainsi que les hommes racontent cette histoire ? » Et par sa voix rocailleuse, on en découvrira une toute autre version, celle des ours…

Dans ce merveilleux film, Lorenzo Mattotti et ses co-scénaristes tirent le fil de l’histoire originale écrite (et dessinée) par Dino Buzzati en 1945, ils tressent, brodent et inventent joyeusement, là un prologue, ici une chute, ailleurs un contrepoint, qui donnent une vigueur imparable au récit, passant du grand film d'aventures épique, humoristique et coloré à la parabole historique à tiroirs en passant par le conte philosophico-politique… Tous les âges, tous les publics y trouveront leur bonheur : chapeau ! Et le spectacle est visuellement, graphiquement splendide. On retrouve sous la caméra du réalisateur Mattotti la patte, l'élégance du dessinateur Lorenzo, la rondeur de ses traits, la douceur de ses pastels qui ont fait sa renommée comme illustrateur. Dans un tourbillon coloré, il convie à la fête aussi bien ses Maîtres de la peinture italienne que le style épuré, géométrique des dessins de Buzzati. Le film adoucit à peine le propos sombre du conte en le déployant au fil de paysages lumineux. Tant la nature que la ville se diaprent tour à tour d’ocres, de verts et de bleus aux multiples nuances, de rouges et ors éclatants qui ravissent nos sens… un enchantement ! (Utopia)

SALERNES     sam14/16h   dim15/14h30   

UNE VIE CACHÉE

Écrit et réalisé par Terrence MALICK - USA / Allemagne 2019 2h53 VOSTF - avec August Diehl, Valerie Pachner, Bruno Ganz, Tobias Moretti, Matthias Schoenaerts... Scénario inspiré de l'histoire bien réelle de Franz Jägerstätter (9 mai 1907 – 9 août 1943).

Terrence Malick sublime son art dans un film majestueux et sans emphase. Revenant à une narration limpide et accessible, il gravite avec aisance de l’infiniment grand à l’infiniment petit. Passant de l’universel à l’intime, il maintient une distance pudique avec les êtres et, paradoxalement, nous les rend d’autant plus familiers. Ils sont les fragments d’un grand tout, les pièces d’un puzzle complexe, à l’instar de notre humanité et de ses chaotiques parcours. Mis bout-à-bout, ils racontent notre essence, nos forces, nos failles, nos contradictions, nos âmes jadis pures, désormais souillées par tant de zones d’ombres. Par dessus les montagnes qui tutoient le ciel, les nuages s’amassent, à la fois menaçants et salutaires. Leurs volutes ouatées fractionnent la lumière en rais d’or qui transcendent les verts moirés des champs et y impriment une beauté presque vertigineuse, à flanquer des frissons. Déjà chavirés, une musique au lyrisme tenace finit de nous transporter. Elle souligne la force romanesque d’un récit implacable et prenant qui est une ode magnifique à la résistance, à la désobéissance civile.

1939. Dans la ferme des Jägerstätter, il y a de la joie, de l’amour, des mômes qui gambadent, blonds comme les blés et pas plus hauts qu’eux. Nul n’épargne sa peine et le labeur ne fait pas peur, pas même aux plus jeunes qui contribuent à leur manière. Le pain quotidien des paysans se gagne à la sueur de leur front, grâce à l'obstination de leurs mains caleuses. Cela n’empêche en rien le bonheur. Il flotte dans l’air, comme une odeur de foin coupé, de moissons heureuses. Si Frantz (August Dielhl, au jeu puissant) semble taillé dans un roc, avec sa belle allure athlétique, il n’en oublie pas pour autant d’être tendre avec sa marmaille, taquinant, dorlotant, toujours présent pour sa compagne Franzisca. Dans ce pittoresque village de Radegund, serti dans un écrin de sommets enneigés, l’homme, à n’en pas douter, est apprécié. On le serait à moins : Frantz est toujours prompt à prêter main forte aux membres de la communauté, le cœur sur la main. Comme tout cela va être vite oublié ! Cela pèsera peu dans la balance, quand la bête immonde montrera son nez !
1939, on l’a dit… La guerre gronde et si elle paraît encore lointaine pour ces cultivateurs, le troisième Reich ne les oublie pas quand il dresse l’état des forces vives de sa nation. Si tous ne seront pas mobilisés, tous doivent néanmoins prêter allégeance à Adolf Hitler. Voilà une nation sur la corde raide, procédant sur un fil ténu, où la vie peut soudain faire basculer le commun des mortels dans un camp qui n’est pas le sien, par peur des représailles. Tous retiennent leur souffle, faisant pâle figure, prêts à abjurer leurs plus profondes convictions. Que faire d’autre ? Le bras armé nazi est trop puissant pour espérer s’y opposer. Franz voit bien tout cela. Il n’est pas plus inconscient, ni téméraire qu’un autre, pas plus suicidaire. Pourtant il refusera de ployer, d’aller contre ses fondements, sa foi, dût-il rompre. Plier n’est pas dans sa nature, plus chêne fier que servile roseau. Rien ni personne ne pourra l'obliger à servir « l'idéologie satanique et païenne du nazisme ». Le voilà seul contre tous, citoyen d’une minorité invisible, banni par un peuple sans lieu et sans repère…

Une vie cachée se réfère à celle de tous ces héros inconnus, oubliés de la grande histoire, pourtant indispensables. Fresque lumineuse et méticuleuse, elle passe au peigne fin les mécanismes qui font basculer une démocratie dans la dictature. Un opus renversant, qui bouscule nos sens en même temps que les idées reçues. Aucune institution, magistralement incarnées par une forte galerie de protagonistes secondaires, ne sera épargnée : ni l’armée, ni la justice, ni l’église… Même si la spiritualité reste une des figures tutélaires de ce film touché par la grâce.    (Utopia)
LE VOX    mer11/14h 20h   jeu12/14h 19h30   nen13/16h15 20h30   sam14/13h45 17h10 20h30   dim15/14h 19h30   lun16/14h19h45    mar17/16h30 20h
 

LES ENVOUTÉS

Pascal BONITZER - France 2019 1h41 - avec Sara Giraudeau, Nicolas Duvauchelle, Nicolas Maury, Anabel Lopez, Josiane Balasko... Scénario d'Agnès De Sacy et Pascal Bonitzer, d'après la nouvelle Les Amis des amis, de Henry James.

C'est une histoire très particulière, funèbre et abstraite, adaptation d'une nouvelle d'Henry James, Les Amis des amis, récit fantastique qui interroge les frontières entre l'amour, la mort et la vie après la mort et qui tire du côté du fantomatique et du fantasmagorique. Difficilement transposable au cinéma puisque notion vague et obscure mais c'était compter sans la détermination de Pascal Bonitzer qui a créé le personnage de Coline (Sara Giraudeau) pour incarner librement l'idée de James et adapter à l'écran la dramaturgie de ce conte d'amour, de folie et de mort.
Coline donc, au centre de notre histoire, jeune journaliste pigiste, se voit proposer par la rédactrice en chef d'un journal psychologique d'écrire un papier sur un artiste peintre qui réside dans les Pyrénées et qui a vu apparaître le fantôme de sa mère au moment même de la mort de celle-ci… Si l'idée lui paraît au premier abord des plus saugrenues, elle accepte cependant la commande, pragmatique – il faut bien manger – mais intéressée également parce que Azar (!!), son amie et voisine de palier, elle aussi artiste, vient de vivre une expérience similaire…
Et la rencontre a lieu, glaciale, dans la maison de Simon, isolée, un tantinet sinistre, située au cœur des Pyrénées, au-dessus d'une mer de nuages et de brume qui donne à l'endroit une atmosphère étrange, inquiétante à souhait. On est bien loin de la promiscuité de la vie parisienne, loin des repères de Coline, de ses amis et de son confident le plus proche (Nicolas Maury). L'interview démarre, maladroite, puis tourne court, aucun des deux ne semblant vouloir aller plus loin vers l'autre, chacun décidant de rester retranché et de ne pas oser franchir le pas qui le ferait se découvrir à l'autre.
Pourtant, très rapidement, Simon tente de séduire Coline, et elle ne résistera pas longtemps au charme ténébreux du peintre. Et c'est justement cette histoire d'amour au cœur de l'intrigue qui va plonger Coline dans une spirale de sentiments qui vont peu à peu lui faire perdre pied. Personnage de prime abord sans mystère, ni personnalité affirmée, elle se révèle soudainement insomniaque, phobique, assez retorse voire menteuse.
Amoureuse, elle boit les paroles de Simon, croit en lui et s’émerveille à sa vue mais peu à peu commence à avoir des doutes, découvre ou croit découvrir une horrible réalité cachée. Signe de son désarroi grandissant, tout l'inquiète : le fait par exemple que Simon, sans la connaître, a de nombreux points communs avec Azar, bien plus qu'il n'en a avec elle… Azar est solaire alors que Coline se sent tristement introvertie et ordinaire, Azar est peintre comme Simon, Azar voit elle aussi le fantôme de son père et soudain disparaît…L'incertitude dans laquelle est plongée l’héroïne gagne le spectateur. On adhère tour à tour au point de vue de Simon puis à celui de Coline, soit deux visions complètement antagonistes : il faut bien que l'un ou l'une des deux se trompe, s'aveugle ou mente. Ou peut-être encore que tout se passe dans la tête de l'héroïne : peut-on considérer ses soupçons comme réalité inquiétante et inexplicable ou assiste t-on à un pur délire de jalousie ?
Il est possible de lire l’histoire de deux manières. Aux lisières du cinéma fantastique en tout cas… (Utopia) 
LE VOX      mer11/13h50 18h15 20h30    jeu12/14h 16h10 21h   sam14/13h45 21h   dim15/13h45 15h50 20h30   lun16/14h 18h30   mar17/1h30 20h45
 

THE LIGHTHOUSE

Robert EGGERS - USA / Canada 2019 1h49mn VOSTF - avec Willem Dafoe, Robert Pattinson, Valeriia Karaman... Scénario de Max Eggers et Robert EggersFestival de Cannes 2019 : Prix de la Critique internationale • Festival du cinéma américain de Deauville : Prix du Jury.

Qui n'a jamais entendu l'océan gémir les soirs de tempête, le fracas sourd des flots sur les rochers dans les ténèbres, l'écho glaçant des pleurs déchirants du vent… ne peut sans doute pas comprendre ces légendes noires venus du fonds des temps où les Djins se déchaînent : histoires de démons, de monstres, de sirènes racontées en frissonnant durant les longues veillées d'hiver, serrés épaule contre épaule pour conjurer la peur. Ce film-là prend sa source dans ces légendes ténébreuses et magnifiques, peuplées des angoisses et des fantasmes humains, où le surnaturel se mêle à la fascination d'une nature en majesté dont l'ampleur du mystère a laissé de tous temps l'homme abasourdi et terrifié.

C'était un temps où les phares abritaient encore des gardiens, responsables de la lumière qui guidait les navires dans la nuit noire, signalait les dangers de la côte proche. Un temps où, coupés de la terre, les hommes espéraient l'accalmie qui permettrait l'arrivée de la relève et des vivres, mais quand l'accalmie tardait, ils se retrouvaient seuls face à l'immensité tumultueuse sans pouvoir espérer aucun secours, sans autre témoin que les mouettes inamicales dont on disait qu'elles étaient l'âme des marins disparus en mer.
Ce jour-là, sur une île rocailleuse et minuscule, au large des côtes de la nouvelle Angleterre, un rafiot transporte celui qui remplacera auprès du vétéran Thomas Wake son collègue disparu on ne sait comment… Le vieux Tom a la belle gueule burinée d'un capitaine Achab qui aurait perdu son navire, et de son œil aigu il observe l'arrivée de ce nouvel aide avec ironie : un débutant qui ne sait rien de la mer et dont il suppute que la belle gueule cache des secrets inavouables. Il ne tarde pas à lui faire savoir qu'il est le seul maître à bord, en tirant sur sa pipe d'écume qui fait peuh peuh…

Celui qui dit s'appeler Ephraïm Winslow commence par se plier avec une obstination rageuse aux ordres de son chef, charriant sous la pluie des brouettes de charbon, récurant le plancher moisi, nettoyant la merde… mais refusant, dans un premier temps, de partager les soirées arrosées de mauvais alcool avec ce compagnon dont il se méfie…
Dans le huis-clos de ce phare sombre qui suinte l'humidité salée, pue le tabac froid et la pisse rance, se noue une étrange relation, faite d'affrontements, de désir et de haine, entre celui qui veut garder le pouvoir sur la lumière et celui qui désire plus que tout s'en approcher pour percer le secret du vieux loup de mer. La confrontation sera révélatrice des démons intérieurs de chacun, que la distance avec toute civilisation humaine ne vient plus contenir, pour atteindre des paroxysmes de délires peuplés de monstres tentaculaires, de sirènes sublimes de sensualité et dévoreuses d'humanité, où l'on ne sait plus distinguer hallucinations et choses réelles. Les frustrations de toutes sortes, impossible à noyer dans l'alcool, prennent alors la drôle de gueule de démons issus du tumulte de leur océan intérieur, agité d'angoisses et de désirs frustrés. Pour Ephraïm, le seul espoir de fuir cette île isolée où tous les éléments lui sont hostiles, c'est une barque, frêle esquif insuffisant pour affronter les flots déchaînés…

Dans un noir et blanc sublime qui joue des contrastes pour mieux attiser le sentiment d'étrangeté, Robert Eggers nous plaque au fauteuil par des vagues d'images expressionnistes, ponctuées de dialogues âpres, de monologues jubilatoires… servis par un Willem Dafoe qui semble jouir d'un tel rôle, jusque dans les gros plans sur sa tronche ridée. Et son partenaire Robert Pattinson est à la hauteur ! On dégustera la bande son jusqu'à la dernière note de la chanson de marin finale.    (Utopia)
 
LE VOX       lun16/20h
 

SEULES LES BÊTES

Dominik MOLL - France 2019 1h57 - avec Laure Calamy, Denis Ménochet, Valeria Bruni Tedeschi, Damien Bonnard... Scénario de Gilles Marchand et Dominik Moll, d'après le roman de Colin Niel.

Il va vous falloir activer vos neurones, passer de la chaleur torride à la froidure ankylosante, des rues surpeuplées d’Abidjan aux étendues de neige désertées du Causse Méjean, changer d’espace-temps, passer sans cesse de la couleur au noir puis au blanc, passer des broutards aux brouteurs… Tout cela est bien intrigant, n’est-ce pas ? Mais on ne saurait vous en dévoiler plus si l’on veut que le mystère reste entier et que la magie du récit opère. C’est une histoire mystérieuse en cinq chapitres qui viennent s’imbriquer les uns dans les autres, qui sèment progressivement le doute, révèlent chacun une vérité. Par sa construction brillante, méticuleuse, Dominik Moll bouscule notre posture de spectateurs passifs, nous convie constamment à changer de point de vue. C’est comme un Cluedo cinématographique peuplé de chats qui jouent avec des souris à moins que ce ne soit l’inverse, car en définitive ces dernières ne sont pas en reste : il est grand temps qu’elles prennent leur revanche. Comme dans le célèbre jeu, pour qu’il y ait enquête, il faut, si ce n’est un meurtre, du moins une disparition. Ce sera celle d’Évelyne Ducat, lors d’une tempête de neige diabolique, autour de laquelle tout va s’articuler. Femme volage ? Femme envolée ? Que connaîtrons-nous d’elle ? Dans tous les cas son absence planera de façon étrange au-delà des frontières, au dessus de ce récit trépidant, tendu. Le clou de l’histoire sera sa conclusion inattendue, sa morale en filigrane qui en fait une fable politique contemporaine sur l’aspiration au bonheur, à la richesse, à l’amour, mettant en scène judicieusement deux continents, leurs misères respectives, qu’elles soient affectives ou financières.
La première scène est surprenante, elle règle son pas sur celui d’un jeune garçon noir qui porte sur son dos une brebis comme on porterait un vulgaire sac à dos… Malgré sa posture hilarante, la bête reste silencieuse, patiente et impuissante. Puis on assistera à une incroyable discussion entre celui qu’on surnomme Bibisse (sympathique filou) et un puissant féticheur… La seconde séquence se déroulera loin de là…
Pour ménager le suspense, on se contentera de vous présenter les protagonistes, tous plus vrais que nature… À commencer par Michel, un paysan solide et rugueux, bien en chair, un mélange d’enfant crédule et d’opacité un peu inquiétante parfaitement campé par Denis Ménochet. Tandis qu’il travaille du soir au matin, sa femme (Laure Calamy), assistante sociale généreuse, n’est pas en reste, sillonnant la campagne, toujours prête à aider son monde. Si loin, si proche vit un étrange bonhomme, également paysan, solitaire et taiseux, un de ces rustres dont on ne sait s’ils ont fui le monde ou si le monde les a fui. Toujours est-il que ce Joseph (excellemment incarné par Damien Bonnard) ferait un admirable suspect. Se dégage de lui une noirceur, une insondable folie contenue, une odeur de crasse, un goût de solitude. À lui seul il incarne une certaine réalité des régions rurales isolées où vivent beaucoup de célibataires qui n’ont pas l’occasion d’avoir une vie affective. Puis on découvrira Marion (Nadia Tereszkiewicz), à la beauté fatale, fraîche, foudroyante. Pourquoi donc viendra-t-elle se perdre dans ce trou et squatter dans une caravane lugubre ? D’Evelyne (Valeria Bruni Tedeschi), la disparue, on ne vous dira absolument rien, pour vous laisser tout découvrir…
De ce très beau titre, Seules les bêtes, chacun fera sa propre interprétation, mais on peut se demander ce qui se passe dans leurs têtes tandis qu’elles observent silencieusement les humains : sont-elles indifférentes ou désolées de les voir s’agiter ? (Utopia) 
 
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