Au(x) cinéma(s) du 27 février au 5 mars 2019

EntretoilesBonjour à tous !

L'événement de la semaine, c'est le film  Asako I et II de Hamaguchi, un film intime et délié sur l'amour et la passion, qu'Entretoiles vous propose comme prélude à notre mini festival sur le cinéma asiatique les 22, 23, 24 mars avec les 5 films Senses de Hamaguchi, Une affaire de famille de Kore Eda (Palme d'or 2018) et The spy gone North de Yoon Jong-bin. Nous vous y proposerons aussi une petite conférence sur ces réalisateurs par Bastian Meiressone, spécialiste du cinéma asiatique, et un buffet asiatique de fête !

Le film ciné-club de CGR est Une femme d'exception, portrait d'une femme brillante luttant pour une justice  égalitaire.

A  Lorgues vous pourrez voir Nous les coyottes, de Hanna Ladoul, d'une fraîcheur exceptionnelle, Tout ce qu'il me reste de la révolution, de Judith Davis, refus joyeux du No future, et Green book de Peter Farrelly, inspiré d'une histoire vraie,et peu de films récents ont abordé avec autant de finesse et humour les liens entre race et classe aux Etats Unis.(aussi à Salernes et Fréjus) 

A Salernes, on vous propose Les estivants de Valeria Bruni Tedeschi, chronique familiale à l'humour grinçant, et Le grand bain de Gilles Lelouche, fable sociale à la Full monty.

A Cotignac, ce sera Une intime conviction, une fiction haltante qui conduit à réfléchir sur les ambivalences de l'institution judiciaire et de ses serviteurs,My beautiful boy de Felix van Groeningen, une histoire d'amour filial et de résilience (aussi au Luc), La dernière folie de Claire Darling, de Julie Bertuccelli, qui doit faire le deuil de toute une vie, et Deux fils de Félix Moati : un père et ses deux fils : parfois les rôles s'inversent !

Au Vox parmi les sorties de la semaine le dernier film de François Ozon Grâce à Dieu où il se risque à traiter de la pédophile dans l 'église de façon crue et réaliste, Euforia de Valeria Golino, où deux frères que tout oppose vont apprendre à se découvrir et à s'aimer, Celle que vous croyez de Safy Nebbou thriller étrange sur le thème de : quelle réalité ?, Mary Stuart, reine d’Écosse, de Josy Rourke, magnifique reconstitution historique, intéressante sur le fond aussi,et La favorite de Yorgos Lanthimos, délicieuse tragicomédie

Les prochains films de ciné club (après les vacances...) seront: , Doubles vies, Border et Ben is back.

 

Nous vous rappelons que les adhérents Entretoiles bénéficient  du tarif réduit à 4€90 au CGR  pour les films ciné clubs et les films Entetoiles et à 6 € au Vox de Fréjus pour tous les films sur présentation de leur carte. (Le parking est gratuit après 18h au Vox).

Et comme toujours, on vous le redit : transférez, adhérez, renouvelez (bulletin ci-dessous), demandez à recevoir cette lettre si vous ne l'avez pas directement dans votre boîte (si vous avez demandé à la recevoir et que vous ne la recevez pas, c'est que votre adresse n'était pas assez lisible : redemandez !) (à entretoiles83@laposte.net, et même si vous n'adhérez pas!). Vous pouvez aussi consulter le site d'Entretoiles : entretoiles.e-monsite.com

 

ASAKO 1 & 2

Ryûsuke HAMAGUCHI - Japon 2018 1h59mn VOSTF - avec Masahiro Higashide, Erika Karata, Koji Seto, Rio Yamashita... Scénario de Sachiko Tanaka et Ryûsuke Hamaguchi, d'après le roman de Tomoka Shibasaki.

 

ASAKO 1 & 2Parce qu’un jour Baku apparaît. Parce qu’Asako est une grande amoureuse. Parce que Ryûsuke Hamaguchi n’a probablement rien à apprendre des Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes, indétrônable, éternel. Et parce que chaque mot d’Asako à Baku résonne avec une acoustique rare : celle d’un cri d’amour murmuré. Tout cela annonçait la couleur d’une sidération lorsque le fantasque Baku, sans crier gare, disparaît du jour au lendemain… Sans cette absence, Asako aurait été indemne, hermétique à sa propre compréhension. Avec : elle aura été (I) et sera (II). Puis en aimera un autre : quoiqu'un sosie. Un clin d’œil au chef d’œuvre de Buñuel, Cet obscur objet du désir. Mais aussi remake inversé du Vertigo d’Hitchcock où ce n’est plus James Stewart qui modèle Kim Novak pour en faire le sosie, mais Asako qui choisit un sosie et ne le change pas. Qu’elle est bleue, cette rencontre orange…

Asako I&II signe un tournant artistique majeur pour Ryûsuke Hamaguchi après dix années d’une carrière particulièrement indépendante et non exportée. Après la fresque chorale Senses, ce nouvel opus confirme l’accès d’Hamaguchi au panthéon des grands cinéastes japonais. Le film est ainsi tout sauf une simple bluette. Soit une œuvre incroyablement aboutie dans les standards du cinéma moderne, où s’instille une décennie de recherche autour des répercussions intérieures des bouleversements extérieurs… La mise en scène, puissante, décrypte le réalisme des illusions. Jusque dans cette scène où Asako, avide de regarder la mer, se heurte à un Baku qui ne la voit pas, stationne derrière une muraille en béton. L’a-t-il d'ailleurs jamais vue ? Lui qui va à contre-courant de ce à quoi elle aspire pour finalement faire le choix de l'urgence, de l'évacuation permanente : la temporalité du rêve étant ce qu'elle est… Le Baku étant une créature mythique du folklore qui se nourrit des rêves et des cauchemars. 
Le film a beau être vu deux fois, trois fois, davantage encore, tous les masques d’Asako n’en tombent pas pour autant. Pour ne rien aider : un visage de cire, subtil, qui est son propre empire des signes… Et un entourage tout aussi humain : donc dense. Ici, les personnages sont forts. On sent l’admiration d’Hamaguchi à leur égard. La disparition d’un personnage (c’était déjà déjà le cas dans Senses) est finalement chez lui l’épicentre d’un séisme dont il va falloir se remettre, toujours accompagnés par les autres. Le couple du film, avant d’être lui-même victime du choc de la décision amoureuse, ne vient-il pas en aide aux victimes de Fukushima ? Il y a manifestement du curatif dans son cinéma. Au cœur : explorer le choc de sa propre compréhension – brutale, douloureuse, mais aussi féconde – quand la clé d’une énigme intime se démêle enfin, elle qui nous tétanisait depuis des années… 

On suit donc le parcours d’Asako, de l’adolescence à l’âge adulte. Sur le fil de la vacillation, sans pour autant s’abandonner. Elle reste d'autant plus ce qu'elle est qu’elle assume de dépasser le cadre sociologique et politique d'une société (japonaise) aseptisée. Et ne perd pas la face après l’avoir fait (ce que la bien-pensance aurait au moins espéré d’elle). Quitte à paraître « sale », comme cette rivière à la fin, à cause des intempéries. Sauf qu'aucun phénomène naturel ne peut disqualifier une rivière : seul le regard humain le peut. Et « c'est beau » d'être vivace, ambivalent, d'échapper au conditionnement de son environnement, de laisser ses propres phénomènes naturels traverser le corps, l'esprit, la torpeur. Le film permet de formuler tout cela. D'affronter, à son tour. Et pourrait empêcher d'avoir à détruire, pour en revenir à la même conclusion qu'Asako. Peut-être permettra-t-il à ceux qui savent l'interpréter d'apprendre à être serein et conquis, en amour… Tout du moins : d'oser rester fidèle à soi. (Utopia)

Séance Entretoiles au CGR : dimanche 3 mars à 20h

 

UNE FEMME D'EXCEPTION

Mimi LEDER - USA 2018 2h VOSTF - avec Felicity Jones, Armie Hammer, Justin Theroux, Kathy Bates... Scénario de Daniel Stiepleman.

 
 
La femme d'exception du titre, c'est Ruth Bader Ginsburg, désormais élue juge à la Cour suprême des États-Unis, au grand dam de Donald Trump qui aimerait tant l’en dégager. Il faut le comprendre : existe-t-il pour lui adversaire plus redoutable qu’un esprit brillant qui, sans être millionnaire, sans acheter personne, est plus populaire que lui et le restera certainement plus longtemps après sa disparition que bien des présidents des États Unis de l’impitoyable Amérique. À 85 ans, elle est devenue la coqueluche de plusieurs générations. Une véritable icône du pop art, indémodable, indétrônable. Ruth est sans doute la seule juge au monde à avoir des mugs à son effigie, des tee-shirts, des pins ! On la représente en Wonder Woman, avec une couronne sur la tête, voire en madone ! Certain-e-s vont jusqu’à faire tatouer son portrait sur leur chair tendre. Mais au-delà de ce qui peut sembler un effet de mode, il y a la reconnaissance de tout un peuple pour celle qui a lutté, continue de lutter contre toutes les formes de discrimination et a fait progresser les droits des femmes, des minorités raciales, des gays…
Le film cueille Ruth au moment où elle est encore étudiante à Harvard. Les filles qui étudient le droit sont rares et ce n’est pas le doyen de la faculté qui les met à l’aise quand la première question qui lui brûle les lèvres est : « Et pourquoi (sous entendu : comment osez-vous ?) occuper une place qui est dévolue à l’homme ? ». Alors que les huit autres étudiantes rougissent d’humiliation, de colère rentrée, Ruth, malicieuse, affichant le plus doux des sourires polis, le renverra poliment à ses fourneaux. Oui elle est femme, oui elle est mère, oui elle est juive ! Et alors ? Si la Constitution ne lui donne pas les mêmes droits que ses congénères, c’est qu’il faut la changer ! Rien que ça ! Et si le combat doit prendre le temps d’une vie, ce sera la sienne !
Et tandis que, le soir, elle jongle avec les langes du bébé, les cours à potasser, celui qu’elle aime, qui l’épaule, qui va tomber gravement malade. Il y aurait de quoi baisser les bras. Mais c’est à se demander où ce petit brin de femme va puiser sa force… Non mais ! C’est tout de même pas un vulgaire cancer qui aura sa peau ni celle de son bonhomme ! Ce n’est qu’une donnée supplémentaire qu’elle intègre dans son agenda : bébé, cours, hôpital, aller supplier le doyen d’assister en parallèle aux cours que rate son époux pour qu’il ne perde pas son année… Waouh ! Rien que ça, ça scotche ! Mais ce n’est que le début d’une grande carrière dans laquelle elle arrivera par des moyens détournés à monter les échelons. Leçon numéro 1 : si tu jettes RBG par la porte, elle reviendra par la fenêtre, ou par la cheminée : car après tout, dans quel article de loi est-il inscrit que le rôle de Père-Noël est interdit aux dames ? 
Si le scénariste du film rend si bien hommage à cette magnifique juriste, héroïne des temps modernes, c’est qu’il est son propre neveu. Pour l'anecdote, quand il l’a appelée pour lui demander l’autorisation d’écrire sur elle, RBG lui a répondu, taquine : « Si c’est ça que tu as envie de faire de tes journées… ». Et elle ne lui fera pas de concession. Il veut dresser son panégyrique ? Soit, elle en fera un outil de plus au service de ses convictions : bouger les marques, abattre les préjugés et pour cela il faut viser où ça fait mal, avec élégance. Ses plus belles armes seront toujours ses traits d’esprits redoutables(Utopia)  
CGR : mercredi 27 et dimanche 3n15h50, jeudi 28, vendredi 1, samedi 2, lundi 4 et mardi 5 18h
Lorgues : mercredi 27 13h15

NOUS LES COYOTES

Écrit et réalisé par Hanna LADOUL et Marco LA VIA - France/USA 2018 1h27mn VOSTF - avec Morgan Saylor, McCaul Lombardi, Betsy Brandt, Khleo Thomas...

NOUS LES COYOTESC'est un premier film étonnant et tout à fait français dans sa production, réalisé par le duo Hanna Ladoul et Marco La Via, qui investit avec une fraîcheur euphorisante et un réel brio un cadre emblématique, un lieu de fantasme de cinéma absolu : Los Angeles et son quartier mythique de Hollywood, la colline de tous les espoirs très souvent déçus, de tous les extrêmes, de toutes les chimères, de toutes les illusions perdues à l'aube d'une nuit de fête trop dispendieuse. L'envers du décor, ce sont ces dizaines, ces centaines de tentes de SDF qui s'alignent à l'ombre des palmiers dans les quartiers oubliés des guides touristiques…

Nous les coyotes, référence au petit canidé à la sale réputation qui pullule sur les hauteurs de Los Angeles, est l'histoire au demeurant toute simple d'un jeune couple du Midwest qui déboule à bord de son 4x4 hors d'âge dans la cité des Anges, plein d'espoir dans un avenir qui s'annonce dans leur esprit forcément radieux au soleil de la Californie. Lui est un peu artiste et poète, pas franchement un winner né, et préfère la poésie française au Nasdaq. Elle est un chouia plus pragmatique, et après une petite expérience dans le monde de la musique, elle a dégoté un entretien d'embauche dans une maison de disques qui a pignon sur rue. Elle a une tante sur place qui peut les héberger dans un premier temps, et pour elle ça ne fait pas un pli : elle pourra rapidement leur dégoter un petit home sweet home avec son premier salaire… Mais évidemment rien ne va se passer comme prévu. La tante s'avère une donneuse de leçons insupportable qui critique à tout va le dilettantisme du petit ami, et l'entretien d'embauche ne se déroule pas vraiment comme espéré (séquence aussi drôle que terrible avec deux représentants branchouilles de la start-up nation mondialisée qui feraient presque regretter les bons vieux patrons paternalistes du temps de la lutte des classes).

Le film dépasse bien sûr la spécificité du rêve californien en décrivant avec émotion et justesse les espoirs, les déceptions, mais aussi le ressaisissement d'un tout jeune couple (remarquablement interprété par Morgan Saylor et McCaul Lombardi) porté par un amour profond et une confiance mutuelle qui leur permettent d'affronter les déconvenues et même les aléas plus sérieux alors qu'ils débutent à peine dans vie, et cela pourrait se passer dans n'importe quelle grande métropole du monde.

Nous les coyotes révèle ainsi la cruauté de la ville, son idéologie du fric roi, qui ne laisse leur place qu'aux gens déjà bien nés comme le révèle la scène ubuesque de l'entretien d'embauche et qui ne fait que précariser les plus faibles, un monde où tout n'est qu'illusion, où un DJ souriant confie à son pote qu'il dort en fait dans sa voiture une fois la fête finie… Mais la beauté du film est de montrer aussi que, face à ces logiques impitoyables, on peut tracer sa voie sans forcément écraser l'autre : c'est ainsi que le jeune héros va réussir à faire son trou grâce à sa connaissance du poète français Francis Ponge, pied de nez savoureux dans un pays où la culture n'est pas forcément une priorité… Au final un premier film lucide, intelligent et lumineux, qui est par ailleurs un miroir du destin de son couple de jeunes réalisateurs qui sont allés tenter l'aventure américaine. (Utopia)

Lorgues : mercredi 27 20h

 

TOUT CE QU'IL ME RESTE DE LA RÉVOLUTION

Judith DAVIS - France 2018 1h28mn - avec Judith Davis, Malik Zidi, Claire Dumas, Mireille Perrier, Nadir Legrand, Simon Bakhouch... Scénario de Judith Davis et Cécile Vargaftig.

TOUT CE QU'IL ME RESTE DE LA RÉVOLUTION« C’est une fille bien campée sur ses deux jambes… Jolie fleur du mois de mai ou fruit sauvage… Qui nous donne envie de vivre, qui donne envie de la suivre… jusqu’au bout ! » Qui se souvient encore des refrains de ces lendemains prometteurs qui chantaient au soleil ? Georges Moustaki, sans la nommer, nous parlait alors de la révolution permanente. 
Cinquante ans plus tard, c’est à ces idéologies, leurs mythes, à un monticule de trahisons et de déceptions que s’attaque de façon complètement hilarante et pertinente le premier film en tant que réalisatrice de l’actrice Judith Davis. Comme quoi le rire n’a jamais empêché la réflexion, ni la tendresse, bien au contraire ! Et comme par hasard, c’est Agat Films, société dont fait partie Robert Guédiguian, qui a produit ce joli remède à la mélancolie ! L’occasion de leur rendre hommage et de leur dire combien une fois de plus ils ne se sont pas trompés. Tout ce qu’il me reste de la révolution est un film formidable, gorgé d’une intelligence et d'une énergie qui mettent du baume au cœur et donnent la niaque d’avancer !

Mais commençons par le commencement… Angèle, silhouette rousse d’éternelle révoltée, est de celles qui n’abdiquent jamais. Son dessin favori est sans doute ce doigt d’honneur qu’elle placarde sur les distributeurs de billets, les publicités débiles ou sexistes. Ça ne change pas la face du monde, mais qu’est-ce que ça fait du bien, cette modeste contestation du quotidien ! Sa colère légitime l’aide à se tenir droite dans les pire moments, elle en fait son carburant. En même temps, côté cœur c’est la Bérézina. Avoir grandi dans l’ombre écrasante de la génération 68 ne laisse pas grand place à la construction individuelle. Scander « L’intime est dérisoire face à l’action publique et citoyenne ! » laisse peu d’espace aux discours amoureux. 
Alors que sa grande sœur, plus cynique, en a soupé des engagements militants de ses parents, Angèle baigne inlassablement dans les idéaux d’alors, qu’elle a fait siens. Pas de concessions à la société de consommation, au capitalisme, aux dominants ! Sus à l’ennemi, plus grand il est, plus glorieux sera le combat ! Chaque jour elle se prend une nouvelle portière dans la figure, une nouvelle désillusion, un revers de manche, chaque jour elle trébuche maladroitement. Qu’importe, elle a la fougue de ceux qui se sentent investis par de justes causes ! Chaque matin elle se redresse et se redressera toujours, bien décidée à lutter contre la misère, l’exploitation, à œuvrer pour un monde meilleur ! Comme Simon, son père, qui ne s’est jamais avoué vaincu, ni pute, ni soumis. Il faut la voir arborant fièrement sa Chapka soviétique en plein Paris, affublée comme un arbre de Noël alors qu’elle débarque chez lui, puisque ses bons patrons urbanistes de gauche viennent de la virer. Pourtant elle y croyait ! Elle se sentait pousser des ailes pour transformer l’espace public, remettre l’humain au cœur de la ville. Des mots, encore des mots, toujours des mots… Face à une société qui se désagrège, que reste-t-il de tout cela, dites-le moi ?

Mais le désarroi est vite digéré ! Ce qui triomphe, c’est la force vitale, la joie en tant qu’énergie réparatrice, libératrice. Et c’est cet héritage que nous lègue Tout ce qui me reste de la révolution : malgré le constat cinglant qu’il dresse de notre époque, ce qu’on retiendra c’est son refus joyeux du No Future ! (Utopia)

Lorgues : vendredi 1 19h, samedi 2 18h, lundi 4 17h

 

 

GREEN BOOK

Peter FARRELLY - USA 2018 2h10 VOSTF - avec Viggo Mortensen, Mahershala Ali, Linda Cardellini, Sebastian Maniscalco... Scénario de Nick Vallelonga, Brian Hayes Currie et Peter Farrelly.

 

 
 
Un mot d'abord sur le « Green book » du titre. C'était en fait une sorte de guide touristique, dont le titre complet était : « The Negro Motorist Green Book ». Un guide destiné aux voyageurs afro-américains, dans lequel ils pouvaient trouver les hôtels et les restaurants qui acceptaient de les accueillir, les hôtels et les restaurants qui ne leur fermeraient pas la porte au nez à la seule vue de leur couleur de peau, les hôtels et les restaurants dans lesquels ils ne seraient pas maltraités, molestés, humiliés. Ce n'était pas à l'époque de Cro-magnon, c'était au début des années soixante dans ce grand pays phare du monde libre qu'étaient les Etats Unis d'Amérique. On a beau savoir beaucoup de choses de la discrimination raciale et de ses manifestations, c'est encore le genre de détails qui tue : The Negro Motorist Green Book !!!

Inspiré d'une histoire vraie (ce qui lui donne, il faut bien le reconnaître, une résonance toute particulière), Green book est basé sur le ressort classique du duo composé de deux individus que tout oppose. Don Shirley est un célèbre pianiste, coqueluche des milieux musicaux des grandes villes du Nord des USA, cultivé, distingué, la réussite et la classe faites homme. Et accessoirement il est noir. Tony « Lip » Vallelonga est un Italien du Bronx travaillant comme « maître d'hôtel », autrement dit comme videur, comme gros bras, dans un club en vogue de New York. Il est plutôt rustre pour ne pas dire bourrin, passablement grossier, et accessoirement enclin au racisme le plus basique. Les clichés habituels sont donc ici inversés : c'est le Noir qui est le représentant de la bonne société, c'est le Blanc qui personnifie l'Amérique d'en bas.
Lorsque Don Shirley entame une tournée dans le Sud des États-Unis, il sait parfaitement qu'il n'est pas préparé à affronter les préjugés et l'hostilité d'une région où le racisme anti-Noirs se porte naturellement comme l'étendard d'une fierté culturelle intangible. Il engage donc Tony Villalonga comme chauffeur – garde du corps, comptant sur son aplomb, son flegme et son physique d'armoire à glace pour aplanir les difficultés de son périple pianistique. Dont les étapes seront organisées grâce au fameux Green Book…

Comme dans tous les films reposant sur un duo a priori mal assorti, pas de surprise, les deux finiront par faire la paire. Mais en même temps, comme dans tout road-movie, c’est moins l’arrivée que le chemin qui compte. Et celui-ci est grandiose. Tant dans l’écriture (pluie de dialogues qui font mouche, gags à double ou triple détente) que dans la mise en scène (d’une élégance et d’une précision dix coudées au dessus du tout-venant télévisuel dans lequel se complait trop souvent la comédie américaine), tant dans le jeu des acteurs (Viggo Mortensen, hilarant en ragazzo scorsesien ; Mahershala Ali, délicieusement distingué, aux antipodes de son rôle dans Moonlight) que dans le propos. C’est une partition virtuose qui se joue là, digne des meilleurs John Landis ou même, pourquoi pas, Frank Capra. Peu de films récents ont abordé avec une telle finesse les liens entre race et classe aux Etats-Unis, balayant les systèmes d’identification faciles et factices, tout en préservant une véritable complexité à chaque personnage. Bref, une grande comédie humaniste et politique..( Goldberg, Les Inrockuptibles)  
 
Lorgues : mercredi 27 15h30, dimanche 3 18h, lundi 4 20h50
Salernes : mercredi 27 18h, lundi 4 20h30
Vox Fréjus : jeudi 28 et mardi 5 18h30, dimanche 3 15h40

 

LE GRAND BAIN

Gilles LELLOUCHE - France 2018 2h02mn - avec Mathieu Amalric, Guillaume Canet, Benoît Pœlvoorde, Jean-Hugues Anglade, Philippe Katerine, Virginie Efira, Leïla Bekhti, Félix Moati, Jonathan Zacaï, Alban Ivanov, Mélanie Doutey... Scénario de Gilles Lellouche, Ahmed Hamidi et Julien Lambroschini.

LE GRAND BAINTout le monde l’attendait au tournant, prêt à lui tailler un costard en bonne et due forme. La critique cinéphile en particulier et puis aussi, il faut bien se mettre dans le sac, les programmateurs des salles art et essai ; bref, toute une assemblée qui aime bien, entre deux tressages de lauriers à des films turcs de 3h, casser un peu de sucre sur le dos de quelques malheureux réalisateurs, se moquant joyeusement, et parfois avec une plume acerbe, de leurs films. Gilles Lellouche entrait pile poil dans la case : « comédien qui passe à la réalisation et qui va se faire descendre par la critique ». On a toujours eu le sentiment que ses choix d’acteur l’avaient jusqu’alors cantonné un peu systématiquement dans le rôle du pote un peu lourdingue, du beauf un peu macho dans des comédies pas toujours très finaudes (excepté peut-être son interprétation touchante du mari perdu et assassiné dans le Thérèse Desqueyroux de Claude Miller), et donc, en toute logique, on se disait que son passage à la réalisation en solo (il a déjà co-signé 2 films) resterait dans cette veine. Grosse, très grosse erreur d’appréciation. Parce que comme un retour du bâton qu’on était prêt à lever sur son film, voilà que nous nous sommes pris de plein fouet et sans semonce son Grand bain. La claque fut d’autant plus inattendue que nous nous surprîmes à la trouver fort à notre goût, agréable, drôle, tendre et bien ficelée, dotée d’une écriture précise et rythmée, d’une mise en scène vive et intelligente. Rien à voir avec le brouillon maladroit auquel nous nous attendions : on avait sous les yeux un petit bijou efficace et touchant d’humanité, avec ce dosage presque parfait entre franche comédie et fable douce amère à la mélancolie sous-jacente, celle qui vous cueille sans prévenir et vous laisse ce sentiment d’avoir gravé durablement, quelque part dans un coin de rétine, un doux, joyeux et tendre moment de cinéma.

Bertrand est au chômage. Depuis trop longtemps. Il a perdu le goût d’à peu près tout hormis celui des cachetons et trimballe sa carcasse entre la cuisine, le salon et, les soirs où il se sent aventurier, la rue jusqu’à laquelle il ose descendre pour sortir la poubelle. Bref, c’est la grosse déprime. Au détour d’une sortie piscine, il va tomber sur un improbable club de natation synchronisée masculine, rien que ça. Et comme les nageurs en question ont l’air aussi – sinon encore plus – dépressifs que lui et que le groupe cherche des nouvelles recrues, il va sauter le pas et enfiler son slip de bain. Coaché par une ancienne championne qui cache à peine son blues sous des tirades enflammées empruntées à la littérature classique ou des volutes de clope qu’elle distille assise en tailleur sur le plongeoir, le groupe des sirènes est un sacré patchwork : Laurent (Guillaume Canet), en colère contre tout, Marcus (Benoît Pœlvoorde), glandeur majestueux dont l’entreprise est en faillite (forcément), Simon (Jean-Hugues Anglade), rockeur vieillissant qui rêve d’être David Bowie, et Thierry (Philippe Katerine), grand poète devant la lune. Ensemble, ils assument leurs bedaines autant que leurs échecs existentiels, ils révèlent leurs cannes de serin velues autant que leurs blessures intimes. Mais il faut un défi, bien sûr, pour révéler les talents enfouis et pour que la belle équipe se bricole une fraternité à toute épreuve : qu’à cela ne tienne, ce sera le championnat du monde !

On rit beaucoup, dans l’eau de ce Grand bain, on rit avec ces mecs ultra sensibles prêts à tout pour réussir un joli mouvement de gambettes ou un porté qui ait de la gueule. Avec ces nanas mi-mamans, mi-matons qui vont les dresser pour obtenir le meilleur d’eux. Sans vulgarité (ou presque quand elle sort de la bouche de Leïla Bekhti, entraineuse tétraplégique et sadique), avec une bienveillance sincère pour cette bande de mâles cabossés, Gilles Lellouche réussit le pari d’une fable sociale à la Full Monty (parce que chacun a sa manière est un exclu faute d’avoir su entrer dans le moule : celui du monde du travail, du couple, de la famille, de l’industrie du disque…) qui dépote. (Utopia)

Salernes : vendredi 1 18h et dimanche 3 16h

LES ESTIVANTS

Valeria BRUNI TEDESCHI - France 2018 2h08 - avec Valeria Bruni Tedeschi, Pierre Arditi, Valeria Golino, Noémie Lvovsky, Yolande Moreau... Scénario de Valeria Bruni Tedeschi, Agnès de Sacy et Noémie Lvovsky.

LES ESTIVANTS

Il y aurait presque de la rumba dans l’air, si ce dernier n’était pas si pesant cet été-là. Dans la grandiloquente maison de maître qui surplombe la côte d’Azur, sous le soleil exactement, quelque chose semble soudain moins futile, plus pesant. Pourtant ce sont les mêmes membres de la même famille très élargie qui se retrouvent-là comme chaque année. Rituel tout aussi rassurant qu’un brin angoissant, qui fige le temps aussi bien que les rides. Les voilà tous pris au piège de la cage dorée des souvenirs. Mais si, cette fois, rien n’a la même saveur pour Anna (Valeria Bruni Tedeschi qui déploie une panoplie d’actrice hallucinante), c’est que l’amour de sa vie est en train d’hésiter, de vouloir la quitter, ou peut-être même l’a-t-il déjà fait sans qu’elle veuille le comprendre. Le ciel soudain semble d’un bleu indécent : nul orage, pas la plus petite goutte de pluie en vue qui puisse témoigner au monde entier de l’état de son cœur qui se brise. Pire, tous gravitent autour d’elle, avec leurs pompes trop bien cirés pour être honnêtes, sans se rendre compte, sans se douter un seul instant que son couple s’effondre, retournant le couteau dans la plaie : quand arrive-t-il, ton homme ? Luca… Luca qu’elle espère, mais qui sans doute ne viendra pas, même pour faire bonne figure, sauver les apparences.
Tous ? Dans la famille d’Anna, je demande… la grand-mère ! C’est celle qui maintient le standing de la propriété, elle plane parfois, sauf quand il s’agit de dépenser un centime ! C’est peut-être ainsi que l’on devient riche ? Après elle les domestiques courent, dont Yolande Moreau (haletante, éreintée, mais si belle !) quémandant leur dû, une petite amélioration de leur condition, peut-être ? Mais Louisa est passée maîtresse dans l’art de s’esquiver et de culpabiliser son monde. 
Dans la famille d’Anna, je demande… La sœur ! Ah celle-là ! Avec elle tout semble écervelé, échevelé, ébouriffé : la tendresse, les rires, les chants. Toujours excessive, débordante : de joie, de larmes bien arrosées. Son rimmel et ses provocations peinent à dissimuler son mal être profond. Elle surnage à grand peine dans un mariage mal assorti, qui résiste au temps plus par raison que par passion. 
Et puis tiens, voilà donc le fameux beau-frère… Jean (Pierre Arditi). Cabotin sans scrupule, provocateur hautain, écrasant de sa superbe tous ceux qui ne sont pas de son clan, de son rang, de son bord politique. Gratuitement odieux pour le plaisir d’humilier ceux des classes inférieures. Un mâle dominant sur le retour qui écrase le pauvre monde sous la talonnette de son ironie méprisante. 
Dans ce jeu des 7 familles (j’en passe et des meilleurs…) il y en a une tout de même qui dépare, un élément rapporté : c’est Nathalie (Noémie Lvovsky, toujours généreuse et sincère). Venue-là pour aider Anna a écrire le scénario de son prochain film, elle navigue entre deux eaux. Ne faisant ni partie des domestiques, ni de cette haute bourgeoisie mal odorante. Nathalie aime tellement Anna qu’elle accepte ses excès, comprend ses failles, l’attend, poireaute, puis désespère et étouffe de plus en plus en assistant aux agitations de ce beau monde tourné vers son seul nombril.
Au milieu de cette nef des fous navigue Celia, la fille adoptive d’Anna. La seule « sage » de l’affaire, qui du haut de ses dix ans observe ce monde avec un regard plus adulte que ceux qui sont censés l’être. Petite touche de fraîcheur détachée, porteuse d’espoir, pour qui la barrière des classes sociales ne semble pas encore exister. 
Et puis enfin il y a le frère absent dont l’ombre plane…
Comme souvent dans les films de la réalisatrice, on passe d’un rire à gorge déployée à un autre qui se fait plus grinçant. Et de se demander si la critique sociale cinglante est totalement voulue et maîtrisée ou si elle échappe à celle qui semble toujours hésiter entre deux clans.(Utopia)

Salernes : vendredi 1 et mardi 5 20h30, dimanche 3 18h15 et lundi 4 18h


UNE INTIME CONVICTION

Antoine RAIMBAULT - France 2018 1h50 - avec Olivier Gourmet, Marina Foïs, Laurent Lucas, François Fehner, Philippe Uchan, Muriel Bénazéraf, Danielle Catala... Scénario d'Antoine Raimbault et Isabelle Lazard, sur une idée de Karim Dridi.

UNE INTIME CONVICTION« La Justice ? C’est cette erreur millénaire qui veut qu’on ait attribué à une administration le nom d’une vertu » disait le grand avocat toulousain Alain Furbury. Et c’est tout à fait de cela dont il est question ici. Si le film s’appuie sur une affaire véritable, que le jeune réalisateur a suivie au plus près des années durant, il brode autour de la réalité une fiction tout en suspens, aux rebondissements narratifs captivants, qui se dévore comme un thriller palpitant. On en ressortira avec plus d’interrogations que de réponses, comme c'est souvent le cas au terme d'un procès… 
Des multiples rebondissements sur la disparition de Suzanne Viguier, le 27 février 2000, on a l’impression d’avoir tout lu, vu ou entendu. C’est donc une belle gageure que de nous passionner à nouveau sur le sujet, en y rentrant par la petite porte : ni celle des institutions, ni celle du prévenu, mais celle des jurés, de l’assistance dans la salle d’audience. 
Le film commence en 2009, alors que le premier acquittement du mari, Jacques Viguier (accusé sans preuves d’avoir fait disparaître sa moitié), vient d’être prononcé. Ce qui devrait mettre fin à « dix ans d'horreur et de chemin de croix », comme il les qualifie, ne va être qu’un court répit. Quelques jours plus tard, le procureur général interjette appel contre le jugement du jury populaire. Et nous voilà repartis pour un tour à se coltiner les choux gras de la presse et les conversations des piliers de comptoir qui disent tout savoir. 
Pour Nora, qui est persuadée de l’innocence de Jacques Viguier, c’est le coup de grâce. Avec pour seule légitimité son intime conviction de cuisinière professionnelle, la voilà qui s’érige en héroïne justicière et fonce tête baissée chez celui que la réputation médiatique précède : Maître Éric Dupond-Moretti. Si l'avocat est évidemment bien réel, il nous faut ici préciser que Nora est un pur personnage de fiction, en quelque sorte l'alter-ego du réalisateur. Le juriste la jauge de son œil aguerri, l’éconduit sans ménagement dans un premier temps puis, épaté par le dossier qu’elle a réalisé, se ravise. Il va se prendre au jeu, non sans réclamer à Nora un fameux coup de main. Tous deux vont former un tandem de choc, symbole de la défense des opprimés et de la condamnation des méchants ! C’est du moins ce que fantasme la justicière amateur, mais bien sûr rien ne s’avérera aussi simple.

À ce stade là, pour terminer de vous mettre l’eau à la bouche, il suffit de vous dire que le brillant ténor du barreau est interprété par Olivier Gourmet et que Marina Foïs lui donne la réplique. Ensemble ils forment à l’écran un duo fascinant, percutant comme deux opposés qui se complètent, elle si viscérale, lui si rationnel. Elle tout en tension perpétuelle, telle une droguée en manque, accroc à sa dose quotidienne de certitudes. Lui, prenant de plus en plus de recul, persuadé que la recherche de la vérité peut rendre fou et que seul le doute est légitime. Au fur et à mesure que le second procès prend vie, on découvre ses autres protagonistes, interprétés par une flanquée d’acteurs très investis, dont François Fehner qui campe le procureur général de façon magistrale, apportant une grande authenticité au récit. Mais, progressivement la caméra se déporte insidieusement et dans le fond, le personnage principal du film, c’est le miroir qui nous est tendu et qui nous questionne : qu’est-il de plus important ? Désigner à tout prix un coupable au risque de condamner un innocent ou savoir accepter de rester dans l’inconfort du doute raisonnable ? (Utopia)

Cotignac : jeudi 28 20h30 et vendredi 1 18h   
 

MY BEAUTIFUL BOY

Felix van Groeningen USA 2H01avec Steve Carell, Thimothé Chalamet ,Mauret Tierney



Trois ans après Belgica, le réalisateur des plébiscités La Merditude des Choses et Alabama Monroe poursuit son ascension et signe son premier film américain. Avec My Beautiful Boy, le flamand Felix van Groeningen s’attaque à un drame dur et poignant racontant l’histoire douloureuse d’un père qui s’est battu sans relâche, encore et encore pendant plus de dix ans, pour sortir son fils de l’enfer de la drogue. Produit par Plan B, la société de Brad Pitt, My Beautiful Boy est l’adaptation de deux romans conjugués en un seul long-métrage. D’un côté, celui de David Sheff, le père en question ici interprété par Steve Carrell, qui avait raconté ce combat difficile dans un livre de mémoires particulièrement bouleversant. De l’autre, celui de Nic Sheff, son fils incarné dans My Beautiful Boy par l’étoile montante Timothée Chalamet, qui avait également publié un livre parallèlement à celui de son paternel, où il racontait la tragédie de son addiction.  

Dans un style très différent, My Beautiful Boy pourrait bien venir se ranger aux côtés des plus grands films témoignant du fléau de la drogue, sur l’étagère où reposent les Panique à Niddle ParkTrainspotting et autre Requiem for a Dream. L’apport du film de Van Groeningen au genre, en plus de tordre le cou à l’idée reçue selon laquelle la drogue est souvent associée à la précarité et aux bas-fonds de grandes villes, est d’apporter un nouvel éclairage sur ce Mal en explorant non pas le combat d’un jeune homme ou sa tentative de reconstruction après des années de déchéances (ce qui a été fait mainte et mainte fois), mais d’observer conjointement l’addiction, les tentatives pour s’en sortir, l’espoir et les rechutes, le tout à travers le prisme d’une famille toute entière ébranlée par cet engrenage infernal. Et plus qu’un simple pamphlet contre la drogue, My Beautiful Boyde devenir une histoire d’amour filiale, une histoire de résilience et de fatalisme, mais aussi une histoire questionnant les rapports parents-enfants et l’éducation via le portrait de ce père impliqué en plein désarroi qui s’interroge sur les liens forts et complices créés avec son fils et qui semblent se retourner contre lui aujourd’hui 
 Incarnée par deux immenses comédiens qui offrent des interprétations viscérales et dévastatrices de conviction (Chalamet brille encore et mention à Steve Carrell dont c’est clairement l’année du sacre après ses fabuleuses performances dans Marwen et le prochain Vice), l’histoire de My Beautiful Boy est une déflagration émotionnelle dont la dureté est à aller chercher dans le réalisme que tente d’entretenir Van Groeningen pour traiter son sujet. En mêlant à son drame le portrait d’un adolescent qui essaie de comprendre sa souffrance et pourquoi il a vrillé, et celui d’un père qui cherche où il a pu échouer, My Beautiful Boy s’enrichit constamment en s’efforçant d’explorer, même brièvement, toutes les pistes et directions qui s’offrent à lui. A ce titre, peut-être que le film aurait mérité davantage de longueur pour justement avoir le loisir de devenir une fresque cinématographique plus ample et totale. Mais déjà en deux heures, Van Groeningen arrive à faire beaucoup avec un mélodrame qui remue en profondeur (Mondociné)
Cotignac : vendredi 1 20h30
Le Luc : jeudi 28 18h30 et vendredi 1 21h


LA DERNIÈRE FOLIE DE CLAIRE DARLING

Julie BERTUCCELLI - France 2018 1h35 - avec Catherine Deneuve, Chiara Mastroianni, Alice Taglioni, Samir Guesmi, Laure Calamy... Scénario de Julie Bertuccelli et Sophie Fillières, d'après le roman de Lynda Rutledge, Le Dernier vide-grenier de Faith Bass Darling.

LA DERNIÈRE FOLIE DE CLAIRE DARLINGClaire Darling avec lui. Dans la lumière encore peu assurée, on guette une présence dissimulée dans la ribambelle de bibelots et de mascottes qui veillent à son chevet. On a beau écarquiller les yeux, on ne voit pas ceux auxquels elle s’adresse avec un timbre de voix que l’on devine inhabituel chez elle, presque celui d’une petite fille intimidée. On hésite… La septuagénaire ne serait-elle pas en train de retomber en enfance ? Parle-t-elle à des fantômes, aux objets inanimés, ses seuls compagnons de solitude ? Ou a-t-elle juste un peu de mal à sortir d’un mauvais rêve agité ? Ni elle ni nous ne le sauront jamais vraiment. L’univers intime de la classieuse Claire Darling gardera toujours une part de mystères insondables. Oasis inviolable, passerelle entre plusieurs mondes : celui des vivants, celui des souvenirs et le dernier sans doute imaginaire. Mais ses quelques échanges avec les êtres invisibles vont provoquer un profond bouleversement, une véritable révolution dans la vieille demeure bourgeoise. La tête haute, Claire (Catherine Deneuve magistrale) convoque les vivants qu’elle croise sur son passage pour l’aider à vider subitement et entièrement sa maison. Tout doit disparaître ! Les traces de son passé qui l’aidaient à ne pas oublier, à cuver sa peine, les souvenirs de ses chers disparus. Tout le mobilier luxueux auquel elle semblait tellement attachée. Les antiquités, les tableaux signés, l’argenterie, ses automates chéris, ses collections venues du fond des temps. Oui ! Tout doit disparaître, car ce soir elle ne sera plus là. « Ils » le lui ont annoncé au réveil…
Tant et tant de choses accumulées au fil des années, au gré des héritages, des dépenses somptuaires, quand elle en avait les moyens, quand la famille possédait la plus grosse entreprise du coin… Les quatre jeunes gars bien charpentés qu’elle débauche du cirque d’à côté ont l’impression d’accomplir un travail de Sisyphe. Ils ont beau décharger des tonnes d’objets dans la cour devant la maison, il semble qu’il en reste toujours autant à l’intérieur. Claire virevolte autour d’eux, leur dispense ses indications avec désinvolture, s’attarde soudain, rêvasse, grave, repart et puis oublie.
Pendant ce temps, l’unique pancarte qui annonce le vide-grenier improvisé fait son office. Le bouche-à-oreille fonctionne vite, tout le village rapplique, les yeux grands écarquillés devant ce trésor qui s’amoncelle à portée de main et surtout de bourse. Celle qu’ils considèrent tous comme une quasi châtelaine brade ses biens à prix sacrifiés, quand elle ne demande carrément pas aux acheteurs de donner ce qu’ils veulent. Tout cela fait les choux gras du voisinage et des brocanteurs qui commencent à rôder tels des charognards. Parmi eux, Martine, une amie d’enfance de Marie, la fille de Claire. Elle est bien la seule à éprouver quelques remords et à se préoccuper de Madame Darling, qui semble passer d’un instant à l’autre par tous les états. Tantôt euphorique, sensuelle, mutine, comme libérée du poids du passé au fur et à mesure que les antiquités s’évadent vers d’autres cieux. Puis soudain figée, superbe et déchirante, alors qu’affleurent à sa mémoire les événements douloureux de sa vie. Mais le pire, ce sont sans doute ses absences, trous noirs soudains qui semblent vouloir engloutir le présent.

Martine de plus en plus inquiète décide alors d’appeler Marie (Chiara Mastroianni, la véritable fille de Catherine Deneuve) à la rescousse. Cette dernière commence par traîner les talons… Vingt ans qu’elle a mis une distance salutaire entre elle et sa mère, qu’elles ne se sont pas vues. Elle finira pourtant par rappliquer, plus pour être agréable à son amie que pour voir sa génitrice dont elle n’attend plus rien, pas même un héritage…

Cotignac : lundi 4 18h

DEUX FILS

Félix MOATI - France 2018 1h30 - avec Vincent Lacoste, Benoît Pœlvoorde, Mathieu Capella, Anaïs Demoustier, Noémie Lvosky, Patrick D’Assumçao... Scénario de Félix Moati et Florence Seyvos.

DEUX FILSIl y a quelque chose de Woody Allen dans le film de Félix Moati. Est-ce la musique, délicieusement jazzy ? Ou bien cette manière particulière de filmer la ville comme on filme une amoureuse ? À moins que ce ne soit cette tonalité vive et langoureuse qui swingue entre tragique et nonchalance, comme si le pire était toujours à craindre mais que la tendresse pouvait éclore à la moindre des occasions. Avec ses maladresses touchantes et ses hésitations mélancoliques, c’est un premier film délicat et étonnamment mature, qui aurait pu facilement se noyer dans la verve charismatique et envahissante de ses deux comédiens principaux (Poelvoorde et Lacoste) mais qui réussit pourtant un subtil dosage où chaque personnage tient sa place, sans bousculer ni faire de l’ombre aux autres. Lacoste est impeccable (quelle série pour lui ! Plaire, aimer et courir vite, Première année, Amanda, Deux fils…), Poelvoorde a rarement été aussi touchant et discret et le jeune Mathieu Capella est génial de naturel et d’audace.
Il a beau être un brillant psychiatre, Joseph ne fait pourtant pas l'économie d'une très grosse crise existentielle. De celle qui vous retourne le cerveau en moins de temps qu’il n’en faut pour décider de tout plaquer, le cabinet, les patients, la renommée, et oser enfin vivre son vieux rêve : devenir écrivain. Quant au talent, c’est une autre affaire.
Il a beau être très charmant et étudiant prometteur, Joachim, son fils aîné, n’en est pas pour autant épargné par un chagrin d’amour balèze comme un 4 tonnes qui l’a figé tout net dans un état de procrastination chronique qui l’empêche de commencer ou de terminer quoi que ce soit, et surtout sa thèse, au grand désespoir de son directeur de recherche, affligé par un si beau gâchis.

Et entre les deux il y a Ivan, 13 ans, latiniste convaincu de la force d’un « rosa rosae rosam », collégien hors norme qui est très très en colère face au spectacle désolant de cet effondrement en bonne et dûe forme des deux modèles qui avaient jusqu’à présent guidé sa jeune vie.
Ils sont père et fils, mais pourraient tout aussi bien être les trois âges de la vie d’un seul homme. L’adolescent fougueux et passionné, le cœur encore pur et l’âme incandescente, porté par le sens de l'absolu et une quête mystique. Le jeune homme désinvolte en pleine incertitude identitaire qui ne sait pas encore de quelle écorce sera construite sa vie et qui, déjà, sombre dans la nostalgie. Et l’homme mûr qui assiste passivement au départ de ceux qu’il aime (la toute première scène du film raconte avec force et pudeur tout le chagrin d’un deuil) et s’interroge sur ses erreurs passées et le temps qu’il lui reste (ou pas) pour enfin s’accomplir.

Ils sont un père et ses deux fils, mais à l'occasion les rôles s’inversent, parce que les enfants ont quelquefois bien plus de sagesse et de lucidité que les grandes personnes, et que les grands ont eux aussi peur du noir ou besoin d’être tenus par la main.
Et les femmes dans tout ça ? Elle brillent de mille feux, tout en étant souvent les grandes absentes. C’est Suzanne, le grand amour de Joachim qu’il ne peut oublier. C’est la mère qui est partie il y a si longtemps et dont l’ombre plane comme un fantôme. C’est la jeune prof de Latin (délicieuse Anaïs Demoustier), libre et sensuelle, fragile et diablement indépendante.

Au fil des grands espoirs perdus et des petites victoires sur l’existence, à coups de gueule, à coups de blues, dans les étreintes maladroites et les silences complices, ces trois-là tentent de dire « je t’aime » et ça nous parle.

Cotignac : lundi 4 20h30

CELLE QUE VOUS CROYEZ

Safy NEBBOU - France 2018 1h41mn - avec Juliette Binoche, François Civil, Nicole Garcia, Guillaume Gouix, Charles Berling, Marie-Ange Casta... Scénario de Safy Nebbou et Julie Peyr, d’après le roman de Camille Laurens.

CELLE QUE VOUS CROYEZElles en ont fait, du chemin, les nanas, depuis les soutifs brûlés… Conquérir des postes de pouvoir, refuser la domination masculine, choisir d’avoir (ou pas) des enfants, les faire seules et tenter d’être avec talent sur tous les fronts : au boulot, au lit, à la sortie de l’école, devant les fourneaux, et dans les dîners mondains. Elles se sont libérées, sans doute, et c’est tant mieux. Pourtant une autre forme d’aliénation s’est insidieusement glissée dans les cerveaux, sournoise, pernicieuse, d’autant plus difficile à combattre qu’elle est le fruit d’une injonction intime, nourrie par l’air du temps, distillée par les revues, la mode, sur un ton souvent enjôleur comme si tout cela n’était pas si grave. Il faut être désirable, en forme et garder les siennes bien fermes, être comme si le temps n’avait pas de prise, ni les grossesses, ni la fatigue, ni les coups durs de l’existence.

Claire tente de composer avec tout ça et ne s’en sort finalement pas si mal. Larguée par l’homme de sa vie, elle vit seule depuis maintenant suffisamment longtemps pour supporter la déception d’avoir été trahie et jongle entre son boulot de maître de conférence, sa vie de mère et une relation exclusivement sensuelle avec un homme bien plus jeune qu’elle. Elle a beau se dire intérieurement qu’elle pourrait être sa mère, qu’elle n’a plus forcément tous les atouts pour garder contre son corps de femme de cinquante ans ce beau gosse musclé et plein de fougue, elle fait comme si le temps pouvait suspendre son vol, ne gardant que le meilleur sans les remords. 
Mais jeunesse se lasse… et Claire se retrouve sur la touche, non pas bannie, mais simplement écartée, comme un beau joujou auquel l’enfant aurait fini de s’intéresser, parce que la vitrine propose bien d’autres choses plus alléchantes.
Comme Claire vit avec son temps et qu’elle n’est pas la dernière des cruches pour surfer dans ce vaste monde parallèle que sont les réseaux sociaux, elle va s’inventer un double pour espionner son amant négligent par l’intermédiaire de son meilleur pote, photographe de son état. 
Elle va devenir Clara, jeune, forcément très jolie et pas conne.
Devenir autre est d’une facilité déconcertante et la proie va mordre à l’hameçon… tellement bien qu’une relation virtuelle entre les deux (presque) jeunes gens va s’installer. Prise à son propre jeu, Claire va jouir de ce nouveau statut, grisée par le mirage d’être redevenue jeune, désirable, attirante, fusse au prix du mensonge, de la manipulation et des faux semblants.
Tout cela va mal se terminer, bien sûr, car on ne peut pas être celle que vous croyez sans se perdre dans les jeux de miroirs, sans troubler les eaux de sa propre identité pour finalement se noyer dans un océan virtuel qui cache sous ses allures de carte postale idyllique les méandres d’un gouffre digne du triangle des Bermudes.

De forme initialement assez classique, le film n’est pas tout à fait non plus celui que l’on croit, plus malin, plus retors et plus complexe qui n’y paraît de prime abord. Banal portrait d’une femme mûre comme on dit pudiquement (sauf que bon, quand même, c’est Juliette Binoche et elle est canon), le récit se mue doucement en thriller au cœur duquel le spectateur lui-même va être aspiré, sans trop savoir finalement de quelle réalité il est ici question. Celle de Claire maître de conférence qui veut être aimée pour ce qu’elle est ? Celle de Claire racontant son histoire machiavélique dans le bureau d’une psychiatre (Nicole Garcia, impec) ou celle de Claire qui écrit son histoire pour exorciser ses démons ? (Utopia)

Vox (Fréjus) : mercredi 27 13h45, 18h40, 21h, jeudi 28 13h45, 15h50, 17h55, vendredi 1 13h45, 18h40, samedi 2 13h45, 16h15, 21h, dimanche 3 13h45, 18h40, lundi 4 16h30, 18h40, 20h45, mardi 5 13h45, 16h10, 21h

MARIE STUART, REINE D'ÉCOSSE

(Mary queen of Scots) Josie ROURKE - GB/USA 2018 2h05 VOSTF - avec Saoirse Ronan, Margot Robbie, Jack Lowden, Jœ Alwyn, David Tennant, Guy Pearce... Scénario de Beau Willimon et Alexandra Byrne, d'après le livre de John Guy.

MARIE STUART, REINE D'ÉCOSSEProduction somptueuse, impressionnantes vues aériennes de sites naturels d’Écosse, magnifiques costumes… Marie Stuart, reine d'Écosse est un film d’époque qui charme d'abord par la splendeur de ses images, le faste de la reconstitution historique. Mais le retour au xvie siècle proposé par la réalisatrice Josie Rourke est également très intéressant sur le fond.

Le récit débute en 1561, alors que Marie Stuart (Saoirse Ronan), reine d’Écosse, rentre d’exil après douze ans en France – où elle a épousé en 1558 le roi François II, mort prématurément deux ans plus tard. S’ensuit une bataille épique, non pas sur les champs de bataille, mais au sein même de la cour. La monarque, qui n’a pas vingt ans, ne fait pas l’unanimité.
Il faut dire que l’Écosse est tiraillée entre catholiques et protestants, que son indépendance est en jeu et que sa destinée dépend de cette reine revenue veuve et sans descendants. En Angleterre, la montée récente au trône d’une autre jeune reine, Élisabeth Ire (Margot Robbie), est l'occasion d'une rare rivalité toute féminine au sommet. À travers les deux jeunes femmes culmine le choc entre deux dynasties, les Stuart et les Tudor.
Teinté de géopolitique et de féminisme, le film brille de ses couleurs actuelles : il arrive en salles au moment où le Brexit déchire la Grande-Bretagne. Il y a 450 ans, l’Angleterre protestante cherchait à prendre le contrôle de l’île. Marie Stuart, un temps reine de France en tant qu’épouse de François II, est la dernière figure de l’Écosse catholique et continentale.

Le cinéma n’a jamais été chiche de films sur cette époque – Elizabeth (1998), avec Cate Blanchett, demeure sans doute le titre le plus connu. Le premier long métrage de fiction de Josie Rourke, femme de théâtre, donne lieu à un fascinant duel à distance entre deux femmes de pouvoir qui se distinguent jusque dans leur manière d’affronter la cohorte d’hommes censés les conseiller.
Le récit est mené subtilement et rend bien compte de la complexité de la situation : entre les Stuart et les Tudor, c’est presque blanc bonnet, bonnet blanc. La réalisation s’appuie sur un habile montage qui intercale scènes dans les Highlands et à la cour de Londres. Conçu comme un suspense, le film aboutit à un face-à-face entre les deux protagonistes et la mise en scène de cette rencontre est un délice, tant elle se déroule comme un lent dévoilement à travers un labyrinthe de toiles blanches. Saoirse Ronan et Margot Robbie incarnent leurs rôles avec un bel aplomb et une intensité saisissante.
Le portrait de cette Marie d’Écosse, femme de tête prête à rompre avec les coutumes, a quelque chose de neuf, de profondément original malgré les figures imposées du film historique : le traitement adopté ici, qui se méfie de la romance et ne recule pas devant l'expression de la violence, évite de colorer de rose le pouvoir au féminin.

Peut-être les connaisseurs reprocheront-ils au film de se ranger trop ouvertement du côté de Marie Stuart : sans en faire la belle héroïne sans peur et sans reproche, le récit la montre comme la grande victime d’une machination. Le film s’ouvre et se conclut d’ailleurs par sa décapitation. Avec un dernier geste vestimentaire plein d’audace : l’apparition d’une éclatante robe rouge. (Utopia)

Vox (Fréjus) : mercredi 27 VF 13h45 Vo 18h30, jeudi 28 VF 16h05, VO 21h, vendredi 1 VO 16h10, Vf 21h, samedi 2 VF 13h45, 18h20, dimanche 3 VF 13h45 VO 20h45, lundi 4 VF 14h, 17h30, mardi 5 VF 16h05, VO 21h

LA FAVORITE

(The Favourite) Yorgos LANTHIMOS - USA/GB 2018 2h VOSTF - avec Olivia Colman, Emma Stone, Rachel Weisz, Nicholas Hoult, Joe Alwyn... Scénario de Deborah Dean Davis et Tony McNamara.

LA FAVORITEYorgos Lanthimos, le réalisateur du formidable The Lobster (son film suivant, Mise à mort du cerf sacré, était moins réussi mais même les plus doués peuvent avoir une baisse de régime), déboule dans le genre ultra-codé du « film à costumes » et l'aborde sans révérence aucune, le dépoussière avec l'humour acerbe qui est sa marque de fabrique. Dans le récit comme dans les dialogues ou la mise en scène, La Favorite ose un style qui tranche, un rythme vif, un langage qui détonne. Avec une virtuosité assez sidérante (qui en agacera sans doute certains), Yorgos Lanthimos signe une sorte de délicieuse tragicomédie aux griffes acérées, entre rire, drame, ironie et cruauté.

Début du xviiie siècle. L’Angleterre et la France sont en guerre. Toutefois, à la cour britannique, la mode est aux courses de canards et à la dégustation d’ananas. La reine Anne, à la santé fragile et au caractère instable, occupe le trône tandis que son amie Lady Sarah gouverne le pays à sa place. Lorsqu’une nouvelle servante, Abigail Hill, arrive à la cour, Lady Sarah la prend sous son aile, pensant qu’elle pourrait être une alliée ; la nouvelle venue va y voir l’opportunité de renouer avec ses racines aristocratiques.
Alors que les enjeux politiques de la guerre absorbent Sarah, Abigail quant à elle parvient à gagner la confiance de la reine et devient sa nouvelle confidente. Cette amitié naissante donne à la jeune femme l’occasion de satisfaire ses ambitions, et elle ne laissera ni homme, ni femme, ni calcul politique, ni raison d'état ni même un lapin se mettre en travers de son chemin…

Cette plongée sarcastique dans les coulisses de la cour d'Angleterre est l'occasion d'un discours impertinent sur la bassesse des hautes sphères de pouvoir. Les personnages y sont tous fielleux, vils, égoïstes, cruels, lâches et manipulateurs. Lanthimos s’amuse évidemment d’une époque lointaine pour composer un miroir de celle d’aujourd’hui, où rien n’a fondamentalement changé. Pour bien incarner sa proposition, le cinéaste n’hésite pas à enlaidir ses protagonistes, comme un masque extérieur de leur laideur intérieure qui jaillit dans leur apparence, leurs actions ou leur discours. La Favorite devient ainsi une satire mordante de la médiocrité humaine, la cupidité, la soif de pouvoir et l’envie rapace de gravir l’échelle sociale pour les uns ou de tenir son rang et ses privilèges pour les autres. Pour faire vivre cette comédie amèrement dramatique qui est aussi une tragédie délicieusement rieuse, Lanthimos s'appuie un trio de comédiennes formidables (Emma Stone, Rachel Weisz et surtout Olivia Colman régalent) qui n’hésitent pas à beaucoup donner d’elles-mêmes dans un jeu de jubilation pervers. Et alors que l’élégance se mêle au grotesque, que le trivial épouse un esthétisme raffiné ou que les sentiments s’opposent aux rivalités, La Favorite d'apparaître comme le meilleur film de Lanthimos à ce jour, le mieux maîtrisé de bout en bout et délesté des petits défauts d’équilibre qui pouvaient habiter ses beaux efforts précédents. Un régal jouissif, grinçant et virtuose !

(N. Rieux, mondocine.net)

Vox (Fréjus) : mercredi 27 VF 16h15, VO 20h45, jeudi 28 VO 13h45, VF 18h40, vendredi 1 VF 13h45, VF 17h30, samedi 2 VF 13h45 Vo 18h30, dimanche 3 VF 16h15, VO 20h30 lundi 4 VF 14h, VO 20h, mardi 5 VO 13h45, VF 18h30

EUFORIA

Valeria GOLINO - Italie 2018 1h55 VOSTF - avec Riccardo Scamarcio, Valerio Mastandrea, Jasmine Trinca, Isabella Ferrari, Valentina Servi... Scénario de Valeria Golino, Francesca Marciano et Valia Santella.

EUFORIALa nature est ainsi faite : le même milieu, la même éducation, le même environnement, le même amour filial, les mêmes vacances au bord de mer, les mêmes châteaux de sable et pourtant… quoi de plus dissemblables que deux frères ? Ces deux-là étaient proches, ils ont partagé beaucoup, les rires de l’enfance, les secrets de l’adolescence. Et puis la vie a posé sa sentence sur ces deux destinées et le temps a fait le reste, œuvrant doucement vers un délitement du lien, quand la tendresse s’effiloche au gré des visites qui s’espacent et se font de plus en plus rares, au fil de ce constat qui s’impose comme une évidence : deux mondes qui ne se connaissent ni ne se comprennent plus.

Matteo et Ettore ont tracé chacun leur route, suivi des trajectoires qui ne se rencontrent plus. Ettore, l’aîné, n’a jamais quitté la région de son enfance, il est devenu enseignant, il s’est marié, a eu une fille, a quitté sa femme et puis est retombé amoureux. Matteo quant à lui vit depuis longtemps à Rome où il est entrepreneur à succès, avec toute la panoplie du golden boy qu’il campe avec nonchalance et, il faut bien le dire, une arrogance plutôt agaçante. Un appartement luxueux avec terrasse et vue sublime sur la ville éternelle, un chauffeur, quelques fidèles amis pour beaucoup faire la fête et de l’argent, énormément, suffisamment pour satisfaire ses moindres désirs : des amants, de la coke et des excès en tous genres.
Quand il apprend que son frère est gravement malade et qu’il doit venir à Rome pour des examens, Matteo décide de l’héberger chez lui, sans se poser la moindre question. Fidèle à ce qu’il est, au fond de lui : en enfant trop gâté qui veut partager un bout de son trésor et des facilités que la chance et la vie ont placées sur sa route. L’autre rechigne, et puis accepte, plus sans doute pour qu’on lui fiche la paix que par véritable envie de mêler sa mauvaise humeur aux bulles de champagne, aux œuvres d’art, aux moelleux canapés de cet appartement bien trop luxueux pour lui. Chacun pourtant va essayer d’entrer dans l’univers de l’autre, maladroitement, sans en avoir les clés ni les codes, avançant à tâtons sur cette nouvelle route commune qu’ils tentent de reconstruire, en s'appuyant sur les souvenirs de leur enfance perdue. 

C’est cette histoire que la caméra de Valeria Golino va saisir au vol pour nous. Elle balance entre l’amertume d’une situation forcément tragique, car la mort rode, inéluctablement, et la tendresse retrouvée, la saveur revenue des rires et des regards complices. Suivant ce pas de deux hésitant, elle ne quitte pas des yeux ses deux personnages, qu’elle les suive au plus près en plans très serrés ou qu’elle les filme dans des séquences plus larges qui racontent aussi la lumière singulière et la beauté de Rome. Matteo solaire, voulant brûler la vie de tous côtés, un caractère parfois abject mais un vrai cœur d’or, Ettore plus secret, plus tourmenté, presque fantomatique, errant comme une ombre dans un monde qu’il ne reconnaît déjà plus : ces deux astres semblent pourtant ne pas pouvoir tourner l’un sans l’autre. 

Tout ceci est conté avec beaucoup de justesse et de pudeur, celle que les petits garçons apprennent bien sagement mais qui entrave aussi leur cœur, quand ils sont devenus grands.(Utopia)

Vox (Fréjus) : mercredi 27 15h55, jeudi 28 13h45, vendredi 1 18h40, samedi 2 16h, dimanche 3 18h15, mardi 5 13h45


GRÂCE À DIEU

Écrit et réalisé par François OZON - France 2018 2h17mn - avec Melvil Poupaud, Swann Arlaud, Denis Ménochet, Eric Caravaca, Josiane Balasko, Aurélia Petit, Hélène Vincent, Bernard Verley, François Marthouret...


Ne rien laisser au hasard, ne rien céder au pathos. Refuser le manichéisme autant que les raccourcis, ne pas tomber dans la caricature, fuir les clichés. Frapper fort, mais avec une implacable justesse, sans appel, sans échappatoire, sans possibilité aucune ni de minimiser, ni de tergiverser : voilà la chair, puissante, du nouveau film de François Ozon. Et c’est un grand film, un film important. Il faut par ailleurs une audace certaine pour se lancer dans une fiction inspirée de faits on ne peut plus réels, en ne changeant ni les noms des protagonistes, ni les dates, ni les lieux, ni les témoignages. Grâce à Dieu aborde donc de front les actes criminels de pédophilie commis au sein de l’évêché de Lyon par le Père Preynat dans les années 1980 et 1990, et met en évidence le silence complice de l’Église et en particulier celui de Monseigneur Philippe Barbarin, archevêque de Lyon depuis 2002. Redisons le mot : le résultat à l'écran est implacable.

Le film commence aux côtés d'Alexandre. Il a la quarantaine, vit à Lyon avec sa femme et ses cinq enfants. C’est une famille bourgeoise, catholique pratiquante, attachée à ses valeurs, unie, aimante, se rendant avec conviction à la messe du dimanche. Un jour, par hasard, Alexandre découvre que le prêtre qui a abusé de lui lorsqu’il était jeune scout officie toujours auprès d’enfants. Choqué, mais aussi porté par les paroles du nouveau pape progressiste, François, il décide de s’adresser aux autorités ecclésiastiques pour demander des explications. Sans le savoir, il vient d’ouvrir la boîte de Pandore, qui renferme, outre les monstruosités d’un homme qui a abusé pendant des années de dizaines de jeunes garçons placés sous son autorité, toute la mécanique du silence qui a insidieusement été mise en place par la hiérarchie de l'Église, par les familles, par la société. 
Face au manque évident de réactivité de l’Évêché, parce qu’il croit sincèrement à la vertu de la parole et qu’il demeure viscéralement attaché aux valeurs chrétiennes, Alexandre va aller plus loin et chercher d’autres témoignages. Un, puis un autre, et un troisième lui parviennent : parmi les anciens scouts du groupe Saint-Luc, nombreux sont ceux à avoir subi les attouchements, et parfois plus, du père Preynat, homme d’Eglise charismatique et terrible prédateur sexuel.

Le film s’attache alors à raconter la création, dans un élan où fraternité et douleur se rassemblent, de l’association « La parole libérée » : en portant l’affaire sur la place publique, en demandant des comptes à l’église sur son silence, en voulant que justice soit faite, les victimes vont faire céder le verrou qui a cadenassé des décennies de honte, relâchant dans les esprits les torrent de souffrance qui, enfin, va pouvoir être dite et entendue. Et l’image, symbolique, de ces adultes accompagnant les enfants trahis qu’ils étaient dans ce délicat cheminement est tout simplement bouleversante. 
Alexandre s’est construit tant bien que mal une identité avec ce fardeau, trouvant le salut dans l’amour d’une famille et dans la foi. Mais Gilles n’a jamais pu s’extirper de la peur, de la culpabilité, ni en finir avec cette rage sourde qui distille encore en lui tant de violence. François, de son côté, a enfoui le secret dans un recoin bien planqué de sa mémoire, bouffant du curé comme on prend un antidote au poison. Certaines familles ont essayé de protester et ont renoncé devant l'impossibilité de se faire entendre, d'autres ont su et se sont tues, d’autres ont détourné le regard, d’autres encore ont minimisé les faits…

Porté par un trio de comédiens remarquables, Grâce à dieu a l’intelligence de placer au centre de son propos la dimension humaine et la question du droit, de la justice, sans éluder les questions spirituelles et morales que le sujet implique.  (Utopia)  

Vox (Fréjus) : mercredi 27 15h50, 18h15, 21h, jeudi 28 16h, 21h, vendredi 1 14h, 15h55, 21h, samedi 2 16h10, 21h, dimanche 3 15h50, 20h45, lundi 4 13h45, 16h30, 20h, mardi 5 15h50, 18h15, 21h

Pour adhérer ou renouveler son adhésion, il faut remplir le coupon ci-dessous après l'avoir imprimé, en l'envoyant à :

Victor Théry

535, route du Flayosquet

83780 Flayosc