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Au(x) cinéma(s) du 8 au 14 janvier 2020

Bonjour à tous !
 
Tout d'abord notez déjà le 19 janvier la deuxième  soirée Entretoiles de l'année avec 2 films  sur le thème "Destinées" avec Camille de Boris Lojkine, un documentaire sublime sur la photojournaliste Camille Lepage en Centrafrique, et Les éblouis  de Sarah Suco, qui nous fait voir les dérives sectaires d'une famille au travers des yeux d'une enfant, une autre Camille, elle aussi.
 
Cette semaine à CGR dans le cadre du ciné club  on peut voir Chanson douce de  Lucie Borleteau,  un drame oscillant entre thriller psychologique et chronique sociale. Dans le cadre de la programmation normale ils nous proposent en avant premiere 1917 de Sam qui retrace une histoire inspirée de celle de son grand père, dans la bataille des Flandres pendant la Première guerre mondiale ,Gloria Mundi de Robert Guediguian, un film qui frappe fort et juste en montrant à quel point la rationalité économique, vouée à tout envahir, s’infiltre désormais jusqu’au nœud des relations familiales et Les Misérables de Ladj Ly, Prix du jury au Festival de Cannes 2019, un film fulgurant, un film choc et salutaire.
 
A Lorgues It must be heaven film de Elia Sueiman,un conte burlesque et sautillant, où le cinéaste continue d’observer silencieusement le monde tel qu’il vaJ'accuse le dernier film de Polanski une fresque précise qui dépeint non seulement la descente aux enfers d'un homme, sa réhabilitation mais aussi l'ambiance de l'époque et Les Envoutés, de Pascal Bonitzer  un suspense sentimental subtilement fantastique.
A Salernes(et aussi au Vox et à Cotignac)) le dernier film de Térence Malik Une vie cachée une fresque épique qui met en scène un paysan autrichien farouchement opposé au régime nazi.
 
Au Luc(et aussi au Vox) la Verité de Kore Eda : qui signe en France un film drôle et grinçant sur la famille.
 
Au Vox parmi les nouveautés  Les siffleurs un film roumain de Corneliu Poremboiu qui se  joue des archétypes des films de genre : noir, western, romance… tous les ingrédients sont là : vamp irrésistible, truands à la gâchette facile, flics ripoux, courses-poursuites, trafics illicites.Encore à l'affiche:Les filles du Docteur March, de Greta Gerwig, une fresque romanesque et un casting éblouissant, Le lac aux oies sauvages de Diao Yinan, un polar décoiffant et magnifique et  Notre Dame de Valérie Donzelli, un film qui questionne aussi sur la place de l'art et de l'architecture à notre époque moderne,
 
Nous vous rappelons que les adhérents Entretoiles bénéficient du tarif réduit à 4€90 au CGR pour les films ciné clubs et les films Entretoiles et à 6 € au Vox de Fréjus pour tous les films sur présentation de leur carte. (Le parking est gratuit après 18h au Vox)Pour les films au CGR qui ne sont pas en ciné club ou en séances Entretoiles, il n'y a pas de tarif avec la carte Entretoiles

Et comme toujours, on vous le redit : transférez, adhérez, renouvelez (bulletin ci-dessous), demandez à recevoir cette lettre si vous ne l'avez pas directement dans votre boîte (si vous avez demandé à la recevoir et que vous ne la recevez pas, c'est que votre adresse n'était pas assez lisible : redemandez !) (à entretoiles83@laposte.net, et même si vous n'adhérez pas!). Vous pouvez aussi consulter le site d'Entretoiles : entretoiles.e-monsite.com

 

CHANSON DOUCE

Lucie BORLETEAU - France 2019 1h40mn - avec Karin Viard, Leïla Bekhti, Antoine Reinartz, Assya Da Silva... Scénario de Lucie Borleteau et Jérémie Elkaïm, d'après le roman de Leïla Slimani (Prix Goncourt 2016).

Le premier film de Lucie Borleteau (surprenant Fidelio) se passait en haute mer, soumis au roulis des vagues, nous voici avec Chanson douce pris au piège des montagnes russes de sentiments ambivalents. Heureux, désarçonnés, aux prises avec des inquiétudes (justifiées ?), ballotés au gré des changements de ton d’un film qui oscille délicieusement entre univers réaliste et ambiance gothique. Tous les acteurs excellent à nous plonger dans une trame narrative au charme maléfique, particulièrement Karine Viard, plus que jamais caméléon. Elle entre si bien dans la peau de son personnage qu’au fil de son évolution, elle devient presque méconnaissable physiquement, métamorphosée sans effets spéciaux, ni maquillage. Absolument bluffante, elle s’aventure en terrain inattendu, tour à tour sévère, marrante, bouleversante puis progressivement angoissante, animale. Côté intrigue, la réalisatrice innove en n'abordant pas le récit par le même bout que l’excellent roman de Leïla Slimani, tout en restant très fidèle à son esprit, son ambiance, son terreau sociétal cruel.

Cette nuit-là, un terrible cauchemar réveille Myriam (Leïla Bekhti), tellement réaliste qu’il lui a glacé les sangs. Mais les bras de son homme sont là, rassurants, ainsi que ses deux enfants, sains et saufs, dans la maisonnée aux couleurs joviales… Les idées sont donc vite remises en ordre : si on rêve de perdre son monde, c’est qu’on l’aime vraiment. Mais cela la renvoie aussi à son incapacité à rester plus longtemps dans ce rôle anxiogène de mère au foyer étouffant, sans autre horizon que couches et torchons. Les gazouillis de ses petiots, quand bien même elle les chérit, l’enferment dans un univers rétréci, son esprit, son intelligence n'y trouvent pas leur compte. Petite discussion entre époux… et c’est décidé : malgré les réticences de Paul, son mari, ils se résolvent à chercher une nounou.
Les entretiens d’embauche qui s’en suivent campent le décor, satirique. À travers eux on comprendra plus de la personnalité des deux parents, aspirants grands bourgeois, que des candidates elles-mêmes, pourtant pas piquées des hannetons. Dans les regards complices, parfois effarés ou moqueurs, que notre sympathique (?) couple de tourtereaux se lancent, transparaît déjà un certain mépris de classe. S’ils n’ont pas encore les revenus suffisants pour accéder au rang supérieur, ils en ont déjà intégré les manières condescendantes, tout en se voyant doux comme des agneaux. Rapidement il apparait qu’aucune bonne d’enfant n'a une chance d'être à la hauteur de leurs légitimes – se persuadent-ils – exigences et angoisses parentales. Ils sont presque prêts à lâcher l’affaire quand soudain, surgie telle une Mary Poppins des temps modernes, apparait Louise (Karin Viard), tenue maîtrisée, souriante, rigoureuse, douce, séductrice juste ce qu’il faut, parfaitement respectueuse et déférente. Coup de foudre immédiat, inespéré, unanime ! La perfection faite nounou, tellement incroyable qu’ils n’auraient jamais pensé pouvoir s’offrir ses services, ce qui flatte sans doute leurs egos. Une véritable gouvernante digne d’un comte dans un conte. Une fée marraine du logis, allant même au-delà de son rôle, comblant leurs attentes les plus secrètes, transformant l’appartement en havre de propreté, de sérénité, en jardin d’Eden… Un ange passe… Mais là où passent les anges, les démons ne sont pas loin… En attendant, Louise, adulée par les deux mômes qu’elle mène par le bout du nez, réussissant même à leur faire manger des carottes et des navets, leur devient vite indispensable. Une deuxième maman… Myriam, tiraillée entre son travail passionnant d’avocate et la culpabilité d’être moins présente, en deviendrait presque jalouse.

Bien sûr, la partition se délite progressivement en fausses notes, d’abord rares, comme accidentelles, mais on se prend à redouter que la musique devienne stridente, ne sachant plus trop sur quel pied danser… Plus rien ne sera sûr, ni le pire, ni le meilleur.  (Utopia) 
 
CGR CINE CLUB   Tous les jours/18h 
 
 

1917

Sam Mendes - USA / GB 2019 1h59mn VOSTF - Avec George MacKay, Dean-Charles Chapman, Mark Strong, Colin Firth, Benedict Cumberbatch, Andrew Scott... Scénario de Sam Mendes et Krysty Wilson-Cairns.

 
 
Selon la formule consacrée, à l'heure où nous bouclons cette gazette nous n'avons pas pu voir le dernier film de Sam Mendes. Mais ce dernier n'étant pas tout à fait un inconnu, American Beauty (1999), Les sentiers de la perdition (2002), Les noces rebelles (2008), nous nous sommes laissé tenter.

Basée sur une histoire que lui a raconté son grand-père, Alfred Mendes, qui a combattu deux ans dans les Flandres pendant la Première Guerre Mondiale, 1917 s’annonce comme un récit de guerre ultra-immersif, dans la veine du Dunkerque de Christopher Nolan. Mais il aura la particularité d’être conçu comme un (faux) long plan-séquence de presque deux heures, et compte bien raconter la mission impossible de deux soldats au cœur de la Première Guerre mondiale avec une intensité particulière.
Un défi que l’immense chef opérateur Roger Deakins, célèbre pour son travail avec les frères Coen et Denis Villeneuve et enfin récompensé aux Oscars pour Blade Runner 2049, a accepté de relever. Le film figure déjà parmi les favoris des Oscars.

Au plus fort de la Seconde Guerre mondiale sur le front français, les caporaux suppléants Blake et Schofield (Dean-Charles Chapman, George MacKay) sont envoyés en mission urgente derrière les lignes ennemies pour faire passer un message à un bataillon britannique prêt à attaquer les Allemands en retraite. Ils doivent être avertis qu’ils se lancent dans une embuscade dans laquelle des milliers de personnes pourraient mourir si leur attaque n’était pas stoppée.   (Utopia) 
 
CGR AVANT PREMIERE       mar14/19h45 en VF
 
 
 GLORIA MUNDI

Robert GUÉDIGUIAN - France 2019 1h47mn - avec Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Gérard Meylan, Anaïs Desmoustier, Robinson Stévenin, Lola Naymark, Grégoire Leprince-Ringuet... Scénario de Serge Valetti et Robert Guédiguian. Festival de Venise 2019 : Prix de la meilleure actrice pour Ariane Ascaride.

 
 
Gloria mundi s’ouvre sur une joyeuse naissance, une mise au monde. Mais quel monde exactement ? Gloria, qui vient de pousser ses premiers cris, esquisse également ses premiers sourires et, à cet instant-là, cette question perd de son importance. Le chômage, les guerres, le réchauffement climatique… soudain tout parait si lointain. L’essentiel, ce sont ces petits doigts de porcelaine fine qui essaient d’appréhender leur nouvel univers, ces lèvres délicates qui cherchent le sein de Mathilda (Anaïs Demoustier), la mère. C’est fou le pouvoir d’un si petit être. Autour d’elle, son père Nicolas (Robinson Stévenin) et ses deux grands parents Sylvie et Richard (Ariane Ascaride et Jean-Pierre Darroussin) sourient benoitement, émouvants. Et là, en spectateurs avisés que vous êtes et qui suivez fidèlement les aventures de la famille élargie de nos Marseillais préférés, vous réalisez tout de suite qu’il en manque au moins un autour du berceau… Gérard Meylan, évidemment ! Justement le voilà qui toque à la porte de l'appartement banal et modeste de Sylvie et Richard, dans un immeuble sans grâce. Le prénom de Gérard dans ce film ? Daniel ! Son pedigree ? Repris de justice ! Voilà qu’il réapparait après un long temps d’incarcération. Il n’a pas besoin de se présenter à Richard, qui lui ouvre la porte. Ce dernier, sans l’avoir jamais vu, sait tout de suite qu’il a affaire à l’ex de sa compagne… Scène simple et belle, très belle parce que très simple… Mais la dévoiler serait pêcher, pas sûr que la Bonne Mère nous le pardonnerait !
Tour à tour on va découvrir les (petits) boulots de chacun. Richard est chauffeur de bus, occasion de revisiter Marseille en un road movie intramuros, d’apercevoir les conséquences des politiques d’aménagement de la ville. Sylvie se fait surexploiter sans mot dire avec d’autres gens de ménage dans une grande chaîne d’hôtels. Les nouvelles générations quant à elles cèdent de plus ou moins bon gré à la tentation de l’ubérisation ou à celle – plus lucrative a priori – des combines douteuses… Dans un monde qui se durcit, chacun développe sa stratégie de survie, tétanisé par la peur, renonçant à l’empathie…
Tout se déroule à la chaleur du midi, pourtant il y a quelque chose de glacial dans la vie des personnages, aux prises avec un des pires monstres que l’humanité ait enfanté : le capitalisme vorace (pléonasme ?). Ils font partie des sans-grade, de ceux qui galèrent et croisent dans la rue d’autres sans-grade qui galèrent encore plus. Pourtant cette fragile humanité ne perd pas sa dignité, même quand elle dégringole. Elle sort alors son arme secrète : la solidarité. La fraternité est loin d’être morte !
Robert Guédiguian est un cinéaste qui, avec les mêmes ingrédients, réussit à toujours nous surprendre. L’ensemble de son œuvre brosse une magnifique fresque, chronique humaniste de notre époque. Au fil du temps qui passe, on a plaisir à y retrouver la même troupe fidèle, à la voir évoluer, s’agrandir avec de petits nouveaux. Bonheur de voir les griffes du temps qui marquent les corps, les expressions du visage, la bonhommie et les rides assumées. C’est une part d’intime qui vogue vers les rives de l’universalité, tandis qu’une part de nous-mêmes sombre dans la Méditerranée pour trop avoir espéré un havre de paix. Ariane Ascaride, petite-fille d’immigrés italiens, est plus que jamais touchante et juste, tant dans son interprétation que dans son petit mot de remerciements quand le Jury de la Mostra lui remet un prix d’interprétation bien mérité qu'elle dédie aux migrants morts en mer, « ceux qui vivent pour l'éternité au fond de la Méditerranée ». (Utopia)
 
CGR :    mer8  ven10  mar14/15h50         jeu9 sam11 etlun13/13h40       dim12/11h

LES MISÉRABLES

Ladj LY - France 2019 1h43 - avec Damien Bonnard, Alexis Manenti, Djebril Zonga, Issa Perica, Al-Hassan Ly... Scénario de Ladj Ly, Giordano Gederlini et Alexis ManentiFestival de Cannes 2019, Prix du Jury.

LES MISÉRABLES

Point de Jean Valjean dans ce film formidable, ni de Fantine, nous ne sommes pas dans une énième adaptation de l’emblématique roman de Victor Hugo, mais dans une œuvre contemporaine, puissante… Point de Gavroche non plus, les petits Français s’y surnomment Slim, La Pince, Zorro, ils s'appellent Issa, Salah, Luciano, Bintou… : autant de prénoms qui témoignent d’une mixité sociale véritable, une richesse humaine en mal de reconnaissance. Mais des Misérables, le jeune réalisateur ne se contente pas d’emprunter le titre, il tisse un lien subtil avec l’univers de l’écrivain humaniste pour dresser un état des lieux de notre pays, de notre époque. Deux cents ans plus tard, nous voici de retour, sans que ce soit énoncé, dans le fief des Ténardier, Montfermeil, la ville d’enfance de Cosette, celle du cinéaste également. Le film résonne dès lors comme un prolongement respectueux de l’immense épopée populaire éponyme, nous prend à la gorge avec le même sentiment d’injustice, d’impuissance. On se surprend alors à rêver de l’odeur des barricades…
Tout commence par une magistrale scène de liesse populaire, de communion collective. Ce 15 juillet 2018, la France est championne du monde de foot ! L’euphorie de la victoire atomise les différences. Dans la foule bariolée qui s’amasse sur les Champs Élysées, il n’y a plus de citoyen de seconde zone, plus de clan qui tienne, tous entonnent à tue-tête la Marseillaise. Loubards, flics ou curés, tous se sentent Français ! Un sentiment qui, pour certains, ne va pas durer… De retour au bercail, la réalité de la banlieue va les rattraper. À Montfermeil, impossible d’oublier longtemps qu’on n’a pas les bonnes racines, le bon faciès, la bonne classe sociale surtout. La cité, ses cages d’escaliers tumultueuses, son ascenseur social toujours en panne, ses dealers minables, les patrouilles de police qui rôdent comme une condamnation à perpétuité, sont là pour vous le rappeler. « Vos papiers ! Que faites-vous là ? » Pas de répit pour les braves et moins braves, tout citoyen se tient prêt à devoir se justifier. Pour contrôler, ça contrôle, à chaque coin de rue, à tour de bras, pour de plus ou moins justes motifs… Certains policiers ont parfois des raisons que la raison ne connaît point. C’est typiquement le cas de Chris, supérieur hiérarchique et coéquipier de Gwada, deux vétérans de la « BAC » qui prennent sous leur aile un nouvel agent, Stéphane, tout juste arrivé de Cherbourg. Voilà notre bizuth embarqué d’office dans leur voiture dite banalisée mais repérée comme le loup blanc depuis dix ans que ces vieux briscards sillonnent le même quartier. Si on les connaît par cœur, l’envie sera grande de tester la nouvelle recrue qui fait tache dans le paysage, selon les dires de ses deux camarades aux méthodes musclées. Voilà Stéphane pris en tenaille, entre les fanfaronnades de ses collègues et celles des gamins du quartier, un brin paumé dans ce nouveau monde qu’il cherche à comprendre et à intégrer, tandis que la caméra nerveuse colle au plus serré de l’action qui se tend progressivement. Soudain il est palpable que tous naviguent en terrain miné de longue date et qu’il ne faudra qu’une flammèche pour que la pétaudière s’embrase. Le ressort dramaturgique est en place, impeccable, implacable. Un simple enfantillage, le vol d’un lionceau, mettra le feu aux poudres dans la cité où rien n’échappe aux regards des téléphones portables ni à ceux des drones…

L’histoire est basée sur une bavure véritable. Ladj Ly la transcende en un film choc, fulgurant, salutaire, jamais manichéen, d’une véracité criante, à commencer par sa galerie de personnages plus incarnés les uns que les autres et auxquels on ne pourra jamais complètement jeter la pierre. Tout aussi social que politique, Les Misérables a la facture d’un excellent thriller dont on ressort à bout de souffle ! (Utopia)

CGR : Tous les jours à 17h50 et 20h

 
IT MUST BE HEAVEN

Écrit et réalisé par Elia SULEIMAN - France / Palestine 2019 1h27 VOSTF - avec Elia Suleiman, Tarik Kopty, Kareem Ghneim, Ali Suliman, Grégoire Colin Gael Garcia Bernal... Festival de Cannes 2019 : Mention spéciale du Jury • Prix Fipresci de la critique internationale.

C'est une œuvre singulière, secrète et accueillante, merveilleusement drôle en même temps qu'éminemment politique et offrant de multiples niveaux de lecture. Suleiman se moque de toutes nos contradictions – et des siennes. Il excelle dans le domaine de la dérision, de l’auto-dérision salutaire. Une fois de plus, le cinéaste interprète d'ailleurs lui-même son alter ego autant onirique que réel. Existe-t-il une part d’autobiographie dans le récit ? Quelle est la part d’affabulation ? Qu’importe ! Ce qui est vrai, c’est le regard décalé de l’artiste sur le monde, son art de l’extrapolation, servi par une mise en scène magistrale. Chaque cadre est un authentique bijou de composition, l’image est splendide, tirée à quatre épingles (il faut préciser que son directeur de la photographie est Sofian El Fani, celui de La Vie d’Adèle, de Timbuktu…).
Ça commence par une histoire à rebondissements autour d’un citronnier en Palestine. Alors qu’Elia vient de trier quelques vieilleries dans la maison encore endeuillée de sa mère et qu’il prolonge ses rêveries dans un verre de vin, son oreille est attirée par un bruit dans le jardin. Il surgit alors tel un suricate derrière la balustrade du balcon. Surpris, son voisin, qui s’était introduit en catimini dans le jardin maternel pour le dépouiller de ses citrons, se transforme en moulin à paroles comblant le silence laissé par Elia qui l’observe de ses grands yeux étonnés, son éternel chapeau vissé sur la tête. Entre deux épisodes à répétition de cette mésaventure qui va devenir de plus en plus croustillante, se grefferont une cascade de saynètes drolatiques : la cavalcade effrayante et risible d’hommes armés dans une rue déserte, le repas terne d’une jeune femme prise en sandwich entre un inénarrable duo de frères barbus…
Si le premier tiers de l’action prend vie dans la cosmopolite Jérusalem, elle va s’envoler finement vers d’autres capitales. Paris tout d’abord où notre homme mutique regarde passer des femmes irréelles, comme tombées de gravures de modes, un sans-papiers poursuivi par une horde de flics, un défilé du 14 juillet auquel une moto-crotte emboite le pas, un char orphelin déambulant de façon improbable, le ballet d’éboueurs noirs ou celui de touristes asiatiques… Paname sage comme une image de carte postale, vidée de ses citoyens, de sa substantifique moelle… Viendra ensuite le tour de New York, ses checks points, ses étals de légumes qui la font ressembler à un souk. Le bougre se joue des clichés, s’en gargarise, greffant des éléments ubuesques qui évoquent le fantôme de son pays. Chaque plan extrêmement chorégraphié nous parle en creux du conflit israélo-palestinien, dresse une critique inquiète de l’inflation sécuritaire, du climat de tension mondial.
Si on a pu croire un instant le scénario inexistant, il se révèle au contraire extrêmement bien ciselé jusqu’à faire transparaitre en filigrane une thématique puissante qui va relier ces paraboles contemporaines, tour à tour burlesques ou poétiques, entre elles. Avec une ténacité toute balzacienne, Elia Suleiman compose sa propre comédie humaine, caustique, désabusée. Ses mines taquines, incrédules, questionnent ce qu’on appelle nos civilisations. Elles mettent en relief la bêtise des hommes, leur sauvagerie, leur égoïsme. Chaque silence se fait éloquence, tandis que le cinéaste promène son regard sans parole sur un monde devenu fou qu’il réenchante malgré tout.
It must be heaven se traduit évidement par « ce doit être le paradis ». Le constat est cinglant : si tant est qu’il existe, il n’est pas sur cette terre. (Utopia)  
LORGUES     jeu. 09 janv. / 21h05      sam. 11 janv. / 18h          dim. 12 janv. / 18h0     lun. 13 janv. / 21h
EntretoilesBonjour à tous !
 
Tout d'abord notez déjà le 19 janvier la deuxième  soirée Entretoiles de l'année avec 2 films  sur le thème "Destinées" avec Camille de Boris Lojkine, un documentaire sublime sur la photojournaliste Camille Lepage en Centrafrique, et Les éblouis  de Sarah Suco, qui nous fait voir les dérives sectaires d'une famille au travers des yeux d'une enfant, une autre Camille, elle aussi.
 
Cette semaine à CGR dans le cadre du ciné club  on peut voir Chanson douce de  Lucie Borleteau,  un drame oscillant entre thriller psychologique et chronique sociale. Dans le cadre de la programmation normale ils nous proposent en avant premiere 1917 de Sam qui retrace une histoire inspirée de celle de son grand père, dans la bataille des Flandres pendant la Première guerre mondiale ,Gloria Mundi de Robert Guediguian, un film qui frappe fort et juste en montrant à quel point la rationalité économique, vouée à tout envahir, s’infiltre désormais jusqu’au nœud des relations familiales et Les Misérables de Ladj Ly, Prix du jury au Festival de Cannes 2019, un film fulgurant, un film choc et salutaire.
 
A Lorgues It must be heaven film de Elia Sueiman,un conte burlesque et sautillant, où le cinéaste continue d’observer silencieusement le monde tel qu’il vaJ'accuse le dernier film de Polanski une fresque précise qui dépeint non seulement la descente aux enfers d'un homme, sa réhabilitation mais aussi l'ambiance de l'époque et Les Envoutés, de Pascal Bonitzer  un suspense sentimental subtilement fantastique.
A Salernes(et aussi au Vox et à Cotignac)) le dernier film de Térence Malik Une vie cachée une fresque épique qui met en scène un paysan autrichien farouchement opposé au régime nazi.
 
Au Luc(et aussi au Vox) la Verité de Kore Eda : qui signe en France un film drôle et grinçant sur la famille.
 
Au Vox parmi les nouveautés  Les siffleurs un film roumain de Corneliu Poremboiu qui se  joue des archétypes des films de genre : noir, western, romance… tous les ingrédients sont là : vamp irrésistible, truands à la gâchette facile, flics ripoux, courses-poursuites, trafics illicites.Encore à l'affiche:Les filles du Docteur March, de Greta Gerwig, une fresque romanesque et un casting éblouissant, Le lac aux oies sauvages de Diao Yinan, un polar décoiffant et magnifique et  Notre Dame de Valérie Donzelli, un film qui questionne aussi sur la place de l'art et de l'architecture à notre époque moderne,
 
Nous vous rappelons que les adhérents Entretoiles bénéficient du tarif réduit à 4€90 au CGR pour les films ciné clubs et les films Entretoiles et à 6 € au Vox de Fréjus pour tous les films sur présentation de leur carte. (Le parking est gratuit après 18h au Vox)Pour les films au CGR qui ne sont pas en ciné club ou en séances Entretoiles, il n'y a pas de tarif avec la carte Entretoiles

Et comme toujours, on vous le redit : transférez, adhérez, renouvelez (bulletin ci-dessous), demandez à recevoir cette lettre si vous ne l'avez pas directement dans votre boîte (si vous avez demandé à la recevoir et que vous ne la recevez pas, c'est que votre adresse n'était pas assez lisible : redemandez !) (à entretoiles83@laposte.net, et même si vous n'adhérez pas!). Vous pouvez aussi consulter le site d'Entretoiles : entretoiles.e-monsite.com

 

CHANSON DOUCE

Lucie BORLETEAU - France 2019 1h40mn - avec Karin Viard, Leïla Bekhti, Antoine Reinartz, Assya Da Silva... Scénario de Lucie Borleteau et Jérémie Elkaïm, d'après le roman de Leïla Slimani (Prix Goncourt 2016).

Le premier film de Lucie Borleteau (surprenant Fidelio) se passait en haute mer, soumis au roulis des vagues, nous voici avec Chanson douce pris au piège des montagnes russes de sentiments ambivalents. Heureux, désarçonnés, aux prises avec des inquiétudes (justifiées ?), ballotés au gré des changements de ton d’un film qui oscille délicieusement entre univers réaliste et ambiance gothique. Tous les acteurs excellent à nous plonger dans une trame narrative au charme maléfique, particulièrement Karine Viard, plus que jamais caméléon. Elle entre si bien dans la peau de son personnage qu’au fil de son évolution, elle devient presque méconnaissable physiquement, métamorphosée sans effets spéciaux, ni maquillage. Absolument bluffante, elle s’aventure en terrain inattendu, tour à tour sévère, marrante, bouleversante puis progressivement angoissante, animale. Côté intrigue, la réalisatrice innove en n'abordant pas le récit par le même bout que l’excellent roman de Leïla Slimani, tout en restant très fidèle à son esprit, son ambiance, son terreau sociétal cruel.

Cette nuit-là, un terrible cauchemar réveille Myriam (Leïla Bekhti), tellement réaliste qu’il lui a glacé les sangs. Mais les bras de son homme sont là, rassurants, ainsi que ses deux enfants, sains et saufs, dans la maisonnée aux couleurs joviales… Les idées sont donc vite remises en ordre : si on rêve de perdre son monde, c’est qu’on l’aime vraiment. Mais cela la renvoie aussi à son incapacité à rester plus longtemps dans ce rôle anxiogène de mère au foyer étouffant, sans autre horizon que couches et torchons. Les gazouillis de ses petiots, quand bien même elle les chérit, l’enferment dans un univers rétréci, son esprit, son intelligence n'y trouvent pas leur compte. Petite discussion entre époux… et c’est décidé : malgré les réticences de Paul, son mari, ils se résolvent à chercher une nounou.
Les entretiens d’embauche qui s’en suivent campent le décor, satirique. À travers eux on comprendra plus de la personnalité des deux parents, aspirants grands bourgeois, que des candidates elles-mêmes, pourtant pas piquées des hannetons. Dans les regards complices, parfois effarés ou moqueurs, que notre sympathique (?) couple de tourtereaux se lancent, transparaît déjà un certain mépris de classe. S’ils n’ont pas encore les revenus suffisants pour accéder au rang supérieur, ils en ont déjà intégré les manières condescendantes, tout en se voyant doux comme des agneaux. Rapidement il apparait qu’aucune bonne d’enfant n'a une chance d'être à la hauteur de leurs légitimes – se persuadent-ils – exigences et angoisses parentales. Ils sont presque prêts à lâcher l’affaire quand soudain, surgie telle une Mary Poppins des temps modernes, apparait Louise (Karin Viard), tenue maîtrisée, souriante, rigoureuse, douce, séductrice juste ce qu’il faut, parfaitement respectueuse et déférente. Coup de foudre immédiat, inespéré, unanime ! La perfection faite nounou, tellement incroyable qu’ils n’auraient jamais pensé pouvoir s’offrir ses services, ce qui flatte sans doute leurs egos. Une véritable gouvernante digne d’un comte dans un conte. Une fée marraine du logis, allant même au-delà de son rôle, comblant leurs attentes les plus secrètes, transformant l’appartement en havre de propreté, de sérénité, en jardin d’Eden… Un ange passe… Mais là où passent les anges, les démons ne sont pas loin… En attendant, Louise, adulée par les deux mômes qu’elle mène par le bout du nez, réussissant même à leur faire manger des carottes et des navets, leur devient vite indispensable. Une deuxième maman… Myriam, tiraillée entre son travail passionnant d’avocate et la culpabilité d’être moins présente, en deviendrait presque jalouse.

Bien sûr, la partition se délite progressivement en fausses notes, d’abord rares, comme accidentelles, mais on se prend à redouter que la musique devienne stridente, ne sachant plus trop sur quel pied danser… Plus rien ne sera sûr, ni le pire, ni le meilleur.  (Utopia) 
 
CGR CINE CLUB   Tous les jours/18h 
 
 

1917

Sam Mendes - USA / GB 2019 1h59mn VOSTF - Avec George MacKay, Dean-Charles Chapman, Mark Strong, Colin Firth, Benedict Cumberbatch, Andrew Scott... Scénario de Sam Mendes et Krysty Wilson-Cairns.

 
 
Selon la formule consacrée, à l'heure où nous bouclons cette gazette nous n'avons pas pu voir le dernier film de Sam Mendes. Mais ce dernier n'étant pas tout à fait un inconnu, American Beauty (1999), Les sentiers de la perdition (2002), Les noces rebelles (2008), nous nous sommes laissé tenter.

Basée sur une histoire que lui a raconté son grand-père, Alfred Mendes, qui a combattu deux ans dans les Flandres pendant la Première Guerre Mondiale, 1917 s’annonce comme un récit de guerre ultra-immersif, dans la veine du Dunkerque de Christopher Nolan. Mais il aura la particularité d’être conçu comme un (faux) long plan-séquence de presque deux heures, et compte bien raconter la mission impossible de deux soldats au cœur de la Première Guerre mondiale avec une intensité particulière.
Un défi que l’immense chef opérateur Roger Deakins, célèbre pour son travail avec les frères Coen et Denis Villeneuve et enfin récompensé aux Oscars pour Blade Runner 2049, a accepté de relever. Le film figure déjà parmi les favoris des Oscars.

Au plus fort de la Seconde Guerre mondiale sur le front français, les caporaux suppléants Blake et Schofield (Dean-Charles Chapman, George MacKay) sont envoyés en mission urgente derrière les lignes ennemies pour faire passer un message à un bataillon britannique prêt à attaquer les Allemands en retraite. Ils doivent être avertis qu’ils se lancent dans une embuscade dans laquelle des milliers de personnes pourraient mourir si leur attaque n’était pas stoppée.   (Utopia) 
 
CGR AVANT PREMIERE       mar14/19h45 en VF
 
 
 GLORIA MUNDI

Robert GUÉDIGUIAN - France 2019 1h47mn - avec Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Gérard Meylan, Anaïs Desmoustier, Robinson Stévenin, Lola Naymark, Grégoire Leprince-Ringuet... Scénario de Serge Valetti et Robert Guédiguian. Festival de Venise 2019 : Prix de la meilleure actrice pour Ariane Ascaride.

 
 
Gloria mundi s’ouvre sur une joyeuse naissance, une mise au monde. Mais quel monde exactement ? Gloria, qui vient de pousser ses premiers cris, esquisse également ses premiers sourires et, à cet instant-là, cette question perd de son importance. Le chômage, les guerres, le réchauffement climatique… soudain tout parait si lointain. L’essentiel, ce sont ces petits doigts de porcelaine fine qui essaient d’appréhender leur nouvel univers, ces lèvres délicates qui cherchent le sein de Mathilda (Anaïs Demoustier), la mère. C’est fou le pouvoir d’un si petit être. Autour d’elle, son père Nicolas (Robinson Stévenin) et ses deux grands parents Sylvie et Richard (Ariane Ascaride et Jean-Pierre Darroussin) sourient benoitement, émouvants. Et là, en spectateurs avisés que vous êtes et qui suivez fidèlement les aventures de la famille élargie de nos Marseillais préférés, vous réalisez tout de suite qu’il en manque au moins un autour du berceau… Gérard Meylan, évidemment ! Justement le voilà qui toque à la porte de l'appartement banal et modeste de Sylvie et Richard, dans un immeuble sans grâce. Le prénom de Gérard dans ce film ? Daniel ! Son pedigree ? Repris de justice ! Voilà qu’il réapparait après un long temps d’incarcération. Il n’a pas besoin de se présenter à Richard, qui lui ouvre la porte. Ce dernier, sans l’avoir jamais vu, sait tout de suite qu’il a affaire à l’ex de sa compagne… Scène simple et belle, très belle parce que très simple… Mais la dévoiler serait pêcher, pas sûr que la Bonne Mère nous le pardonnerait !
Tour à tour on va découvrir les (petits) boulots de chacun. Richard est chauffeur de bus, occasion de revisiter Marseille en un road movie intramuros, d’apercevoir les conséquences des politiques d’aménagement de la ville. Sylvie se fait surexploiter sans mot dire avec d’autres gens de ménage dans une grande chaîne d’hôtels. Les nouvelles générations quant à elles cèdent de plus ou moins bon gré à la tentation de l’ubérisation ou à celle – plus lucrative a priori – des combines douteuses… Dans un monde qui se durcit, chacun développe sa stratégie de survie, tétanisé par la peur, renonçant à l’empathie…
Tout se déroule à la chaleur du midi, pourtant il y a quelque chose de glacial dans la vie des personnages, aux prises avec un des pires monstres que l’humanité ait enfanté : le capitalisme vorace (pléonasme ?). Ils font partie des sans-grade, de ceux qui galèrent et croisent dans la rue d’autres sans-grade qui galèrent encore plus. Pourtant cette fragile humanité ne perd pas sa dignité, même quand elle dégringole. Elle sort alors son arme secrète : la solidarité. La fraternité est loin d’être morte !
Robert Guédiguian est un cinéaste qui, avec les mêmes ingrédients, réussit à toujours nous surprendre. L’ensemble de son œuvre brosse une magnifique fresque, chronique humaniste de notre époque. Au fil du temps qui passe, on a plaisir à y retrouver la même troupe fidèle, à la voir évoluer, s’agrandir avec de petits nouveaux. Bonheur de voir les griffes du temps qui marquent les corps, les expressions du visage, la bonhommie et les rides assumées. C’est une part d’intime qui vogue vers les rives de l’universalité, tandis qu’une part de nous-mêmes sombre dans la Méditerranée pour trop avoir espéré un havre de paix. Ariane Ascaride, petite-fille d’immigrés italiens, est plus que jamais touchante et juste, tant dans son interprétation que dans son petit mot de remerciements quand le Jury de la Mostra lui remet un prix d’interprétation bien mérité qu'elle dédie aux migrants morts en mer, « ceux qui vivent pour l'éternité au fond de la Méditerranée ». (Utopia)
 
CGR :    mer8  ven10  mar14/15h50         jeu9 sam11 etlun13/13h40       dim12/11h

LES MISÉRABLES

Ladj LY - France 2019 1h43 - avec Damien Bonnard, Alexis Manenti, Djebril Zonga, Issa Perica, Al-Hassan Ly... Scénario de Ladj Ly, Giordano Gederlini et Alexis ManentiFestival de Cannes 2019, Prix du Jury.

LES MISÉRABLES

Point de Jean Valjean dans ce film formidable, ni de Fantine, nous ne sommes pas dans une énième adaptation de l’emblématique roman de Victor Hugo, mais dans une œuvre contemporaine, puissante… Point de Gavroche non plus, les petits Français s’y surnomment Slim, La Pince, Zorro, ils s'appellent Issa, Salah, Luciano, Bintou… : autant de prénoms qui témoignent d’une mixité sociale véritable, une richesse humaine en mal de reconnaissance. Mais des Misérables, le jeune réalisateur ne se contente pas d’emprunter le titre, il tisse un lien subtil avec l’univers de l’écrivain humaniste pour dresser un état des lieux de notre pays, de notre époque. Deux cents ans plus tard, nous voici de retour, sans que ce soit énoncé, dans le fief des Ténardier, Montfermeil, la ville d’enfance de Cosette, celle du cinéaste également. Le film résonne dès lors comme un prolongement respectueux de l’immense épopée populaire éponyme, nous prend à la gorge avec le même sentiment d’injustice, d’impuissance. On se surprend alors à rêver de l’odeur des barricades…
Tout commence par une magistrale scène de liesse populaire, de communion collective. Ce 15 juillet 2018, la France est championne du monde de foot ! L’euphorie de la victoire atomise les différences. Dans la foule bariolée qui s’amasse sur les Champs Élysées, il n’y a plus de citoyen de seconde zone, plus de clan qui tienne, tous entonnent à tue-tête la Marseillaise. Loubards, flics ou curés, tous se sentent Français ! Un sentiment qui, pour certains, ne va pas durer… De retour au bercail, la réalité de la banlieue va les rattraper. À Montfermeil, impossible d’oublier longtemps qu’on n’a pas les bonnes racines, le bon faciès, la bonne classe sociale surtout. La cité, ses cages d’escaliers tumultueuses, son ascenseur social toujours en panne, ses dealers minables, les patrouilles de police qui rôdent comme une condamnation à perpétuité, sont là pour vous le rappeler. « Vos papiers ! Que faites-vous là ? » Pas de répit pour les braves et moins braves, tout citoyen se tient prêt à devoir se justifier. Pour contrôler, ça contrôle, à chaque coin de rue, à tour de bras, pour de plus ou moins justes motifs… Certains policiers ont parfois des raisons que la raison ne connaît point. C’est typiquement le cas de Chris, supérieur hiérarchique et coéquipier de Gwada, deux vétérans de la « BAC » qui prennent sous leur aile un nouvel agent, Stéphane, tout juste arrivé de Cherbourg. Voilà notre bizuth embarqué d’office dans leur voiture dite banalisée mais repérée comme le loup blanc depuis dix ans que ces vieux briscards sillonnent le même quartier. Si on les connaît par cœur, l’envie sera grande de tester la nouvelle recrue qui fait tache dans le paysage, selon les dires de ses deux camarades aux méthodes musclées. Voilà Stéphane pris en tenaille, entre les fanfaronnades de ses collègues et celles des gamins du quartier, un brin paumé dans ce nouveau monde qu’il cherche à comprendre et à intégrer, tandis que la caméra nerveuse colle au plus serré de l’action qui se tend progressivement. Soudain il est palpable que tous naviguent en terrain miné de longue date et qu’il ne faudra qu’une flammèche pour que la pétaudière s’embrase. Le ressort dramaturgique est en place, impeccable, implacable. Un simple enfantillage, le vol d’un lionceau, mettra le feu aux poudres dans la cité où rien n’échappe aux regards des téléphones portables ni à ceux des drones…

L’histoire est basée sur une bavure véritable. Ladj Ly la transcende en un film choc, fulgurant, salutaire, jamais manichéen, d’une véracité criante, à commencer par sa galerie de personnages plus incarnés les uns que les autres et auxquels on ne pourra jamais complètement jeter la pierre. Tout aussi social que politique, Les Misérables a la facture d’un excellent thriller dont on ressort à bout de souffle ! (Utopia)

CGR : Tous les jours à 17h50 et 20h

 
IT MUST BE HEAVEN

Écrit et réalisé par Elia SULEIMAN - France / Palestine 2019 1h27 VOSTF - avec Elia Suleiman, Tarik Kopty, Kareem Ghneim, Ali Suliman, Grégoire Colin Gael Garcia Bernal... Festival de Cannes 2019 : Mention spéciale du Jury • Prix Fipresci de la critique internationale.

C'est une œuvre singulière, secrète et accueillante, merveilleusement drôle en même temps qu'éminemment politique et offrant de multiples niveaux de lecture. Suleiman se moque de toutes nos contradictions – et des siennes. Il excelle dans le domaine de la dérision, de l’auto-dérision salutaire. Une fois de plus, le cinéaste interprète d'ailleurs lui-même son alter ego autant onirique que réel. Existe-t-il une part d’autobiographie dans le récit ? Quelle est la part d’affabulation ? Qu’importe ! Ce qui est vrai, c’est le regard décalé de l’artiste sur le monde, son art de l’extrapolation, servi par une mise en scène magistrale. Chaque cadre est un authentique bijou de composition, l’image est splendide, tirée à quatre épingles (il faut préciser que son directeur de la photographie est Sofian El Fani, celui de La Vie d’Adèle, de Timbuktu…).
Ça commence par une histoire à rebondissements autour d’un citronnier en Palestine. Alors qu’Elia vient de trier quelques vieilleries dans la maison encore endeuillée de sa mère et qu’il prolonge ses rêveries dans un verre de vin, son oreille est attirée par un bruit dans le jardin. Il surgit alors tel un suricate derrière la balustrade du balcon. Surpris, son voisin, qui s’était introduit en catimini dans le jardin maternel pour le dépouiller de ses citrons, se transforme en moulin à paroles comblant le silence laissé par Elia qui l’observe de ses grands yeux étonnés, son éternel chapeau vissé sur la tête. Entre deux épisodes à répétition de cette mésaventure qui va devenir de plus en plus croustillante, se grefferont une cascade de saynètes drolatiques : la cavalcade effrayante et risible d’hommes armés dans une rue déserte, le repas terne d’une jeune femme prise en sandwich entre un inénarrable duo de frères barbus…
Si le premier tiers de l’action prend vie dans la cosmopolite Jérusalem, elle va s’envoler finement vers d’autres capitales. Paris tout d’abord où notre homme mutique regarde passer des femmes irréelles, comme tombées de gravures de modes, un sans-papiers poursuivi par une horde de flics, un défilé du 14 juillet auquel une moto-crotte emboite le pas, un char orphelin déambulant de façon improbable, le ballet d’éboueurs noirs ou celui de touristes asiatiques… Paname sage comme une image de carte postale, vidée de ses citoyens, de sa substantifique moelle… Viendra ensuite le tour de New York, ses checks points, ses étals de légumes qui la font ressembler à un souk. Le bougre se joue des clichés, s’en gargarise, greffant des éléments ubuesques qui évoquent le fantôme de son pays. Chaque plan extrêmement chorégraphié nous parle en creux du conflit israélo-palestinien, dresse une critique inquiète de l’inflation sécuritaire, du climat de tension mondial.
Si on a pu croire un instant le scénario inexistant, il se révèle au contraire extrêmement bien ciselé jusqu’à faire transparaitre en filigrane une thématique puissante qui va relier ces paraboles contemporaines, tour à tour burlesques ou poétiques, entre elles. Avec une ténacité toute balzacienne, Elia Suleiman compose sa propre comédie humaine, caustique, désabusée. Ses mines taquines, incrédules, questionnent ce qu’on appelle nos civilisations. Elles mettent en relief la bêtise des hommes, leur sauvagerie, leur égoïsme. Chaque silence se fait éloquence, tandis que le cinéaste promène son regard sans parole sur un monde devenu fou qu’il réenchante malgré tout.
It must be heaven se traduit évidement par « ce doit être le paradis ». Le constat est cinglant : si tant est qu’il existe, il n’est pas sur cette terre. (Utopia)  
LORGUES     jeu. 09 janv. / 21h05      sam. 11 janv. / 18h          dim. 12 janv. / 18h0     lun. 13 janv. / 21h
 

J’ACCUSE

Roman POLANSKI - France 2019 2h12mn - avec Jean Dujardin, Louis Garrel, Emmanuelle Seigner, Grégory Gadebois, Mathieu Amalric, Damien Bonnard, Melvil Poupaud, Denis Podalydès... Scénario de Roman Polanski et Robert Harris, d’après son formidable roman D.
 
 
Pour nous, pas de doute : J’accuse est une belle œuvre, un grand film, une fresque virtuose, intelligemment menée, qui donne à la fois du plaisir et à réfléchir. On peut penser et dire bien des choses de Roman Polanski, on ne peut nier que c’est un immense cinéaste.

La scène d’ouverture est magistrale ! Toute l’armée, en tenue de grand apparat, semble réunie dans la monumentale cours de l’école militaire de Paris qui fait paraitre ces hommes bien petits malgré leurs grandes décorations. Moment solennel, terrible. Seul devant tous, un jeune capitaine se tient droit, s’efforçant de garder la tête haute à l’écoute de la sentence qui s’abat sur lui. Pire que tout est le cérémonial humiliant de la dégradation. On comprend à son air douloureux qu’en lui arrachant ses épaulettes, on arrache une partie de son cœur, qu’en brisant son épée, c’est sa vie que l’on brise, son honneur que l’on piétine. Même si cela est loin de nous, surtout si on est profondément antimilitariste, on ne peut réprimer un élan de compassion envers cette frêle silhouette accablée qui s’efforce de ne pas vaciller, ces yeux de myope qui repoussent vaillamment les larmes. Puis monte sa voix, droite et sans haine, qui clame dignement son innocence. À cet instant-là on n’a plus aucun doute sur la droiture du bonhomme, sur sa force morale. Cruel contraste avec les généraux, secs ou gras, sains ou syphilitiques, qui ne se privent pas d’un petit couplet raciste sur les Juifs, d’une blague qui vole bas sur leur rapport à l’argent, leurs mœurs… Ce jour-là l’honneur ne semble pas dans le camp de la crème des hauts gradés aux chaussures lustrées qui piétinent dans la fange de la bêtise crasse. Immondes malgré leurs beaux accoutrements ! Pourtant ce sont eux que la foule acclame et l’innocent qu’elle hue.
Sous une nuée de quolibets, Alfred Dreyfus (Louis Garrel) subit donc sa condamnation à être déporté et enferré sur l’île du Diable. Mais la suite de l’affaire – et c’est là l’idée forte du roman de Robert Harris et du riche scénario que lui-même et Polanski en ont tiré –, on ne va pas la suivre de son point de vue, ni depuis les plus célèbres (Zola, notamment). Judicieusement, on va la suivre depuis le point de vue d’un de ses détracteurs, un pas de côté qui redonne de l’ampleur au sujet, permet de le traiter comme un véritable thriller d’espionnage.
S’il en est un qui a détesté Dreyfus, bien avant l’heure, c’est le lieutenant-colonel Picquart (Jean Dujardin), qui fut son instructeur. Quand il assiste à la dégradation de son ancien élève, il n’en est pas spécialement ému, cela a même de quoi satisfaire son antisémitisme imbécile. Mais c’est de cet officier supérieur pas spécialement bienveillant que va naître la vérité, car malgré sa détestation des Juifs, Marie-Georges Picquart est un homme juste, d’une probité à toute épreuve, qui ne se contente pas de ses seuls sentiments pour condamner. Nommé à la tête du Deuxième Bureau (service de renseignement militaire), il va avoir tôt fait de tomber sur des pièces tenues secrètes qui pourraient bel et bien innocenter Dreyfus…

C’est une partition sans faute pour une pléiade d’acteurs sublimes – en marge notons le très beau personnage de femme libre et féministe avant l’heure incarné par Emmanuelle Seigner. Une fresque précise qui dépeint non seulement la descente aux enfers d’un homme, sa réhabilitation, mais également l’ambiance de l’époque et peut-être, comme le déclare Polanski, « le spectacle séculaire de la chasse aux sorcières à l’encontre d’une minorité, la paranoïa sécuritaire, les tribunaux militaires secrets, les agences de renseignement hors de contrôle, les dissimulations gouvernementales et la presse enragée»… (Utopia) 
 
LORGUES   sam11 et dim 12/20h   lun13/16h45
 
 

LES ENVOUTÉS

Pascal BONITZER - France 2019 1h41 - avec Sara Giraudeau, Nicolas Duvauchelle, Nicolas Maury, Anabel Lopez, Josiane Balasko... Scénario d'Agnès De Sacy et Pascal Bonitzer, d'après la nouvelle Les Amis des amis, de Henry James.

C'est une histoire très particulière, funèbre et abstraite, adaptation d'une nouvelle d'Henry James, Les Amis des amis, récit fantastique qui interroge les frontières entre l'amour, la mort et la vie après la mort et qui tire du côté du fantomatique et du fantasmagorique. Difficilement transposable au cinéma puisque notion vague et obscure mais c'était compter sans la détermination de Pascal Bonitzer qui a créé le personnage de Coline (Sara Giraudeau) pour incarner librement l'idée de James et adapter à l'écran la dramaturgie de ce conte d'amour, de folie et de mort.

Coline donc, au centre de notre histoire, jeune journaliste pigiste, se voit proposer par la rédactrice en chef d'un journal psychologique d'écrire un papier sur un artiste peintre qui réside dans les Pyrénées et qui a vu apparaître le fantôme de sa mère au moment même de la mort de celle-ci… Si l'idée lui paraît au premier abord des plus saugrenues, elle accepte cependant la commande, pragmatique – il faut bien manger – mais intéressée également parce que Azar (!!), son amie et voisine de palier, elle aussi artiste, vient de vivre une expérience similaire…
Et la rencontre a lieu, glaciale, dans la maison de Simon, isolée, un tantinet sinistre, située au cœur des Pyrénées, au-dessus d'une mer de nuages et de brume qui donne à l'endroit une atmosphère étrange, inquiétante à souhait. On est bien loin de la promiscuité de la vie parisienne, loin des repères de Coline, de ses amis et de son confident le plus proche (Nicolas Maury). L'interview démarre, maladroite, puis tourne court, aucun des deux ne semblant vouloir aller plus loin vers l'autre, chacun décidant de rester retranché et de ne pas oser franchir le pas qui le ferait se découvrir à l'autre.
Pourtant, très rapidement, Simon tente de séduire Coline, et elle ne résistera pas longtemps au charme ténébreux du peintre. Et c'est justement cette histoire d'amour au cœur de l'intrigue qui va plonger Coline dans une spirale de sentiments qui vont peu à peu lui faire perdre pied. Personnage de prime abord sans mystère, ni personnalité affirmée, elle se révèle soudainement insomniaque, phobique, assez retorse voire menteuse.
Amoureuse, elle boit les paroles de Simon, croit en lui et s’émerveille à sa vue mais peu à peu commence à avoir des doutes, découvre ou croit découvrir une horrible réalité cachée. Signe de son désarroi grandissant, tout l'inquiète : le fait par exemple que Simon, sans la connaître, a de nombreux points communs avec Azar, bien plus qu'il n'en a avec elle… Azar est solaire alors que Coline se sent tristement introvertie et ordinaire, Azar est peintre comme Simon, Azar voit elle aussi le fantôme de son père et soudain disparaît…

L'incertitude dans laquelle est plongée l’héroïne gagne le spectateur. On adhère tour à tour au point de vue de Simon puis à celui de Coline, soit deux visions complètement antagonistes : il faut bien que l'un ou l'une des deux se trompe, s'aveugle ou mente. Ou peut-être encore que tout se passe dans la tête de l'héroïne : peut-on considérer ses soupçons comme réalité inquiétante et inexplicable ou assiste t-on à un pur délire de jalousie ?
Il est possible de lire l’histoire de deux manières. Aux lisières du cinéma fantastique en tout cas… (Utopia)
 
LORGUES   ven10/19h15
 

UNE VIE CACHÉE

Écrit et réalisé par Terrence MALICK - USA / Allemagne 2019 2h53 VOSTF - avec August Diehl, Valerie Pachner, Bruno Ganz, Tobias Moretti, Matthias Schoenaerts... Scénario inspiré de l'histoire bien réelle de Franz Jägerstätter (9 mai 1907 – 9 août 1943)

  
 
     Terrence Malick sublime son art dans un film majestueux et sans emphase. Revenant à une narration limpide et accessible, il gravite avec aisance de l’infiniment grand à l’infiniment petit. Passant de l’universel à l’intime, il maintient une distance pudique avec les êtres et, paradoxalement, nous les rend d’autant plus familiers. Ils sont les fragments d’un grand tout, les pièces d’un puzzle complexe, à l’instar de notre humanité et de ses chaotiques parcours. Mis bout-à-bout, ils racontent notre essence, nos forces, nos failles, nos contradictions, nos âmes jadis pures, désormais souillées par tant de zones d’ombres. Par dessus les montagnes qui tutoient le ciel, les nuages s’amassent, à la fois menaçants et salutaires. Leurs volutes ouatées fractionnent la lumière en rais d’or qui transcendent les verts moirés des champs et y impriment une beauté presque vertigineuse, à flanquer des frissons. Déjà chavirés, une musique au lyrisme tenace finit de nous transporter. Elle souligne la force romanesque d’un récit implacable et prenant qui est une ode magnifique à la résistance, à la désobéissance civile.

1939. Dans la ferme des Jägerstätter, il y a de la joie, de l’amour, des mômes qui gambadent, blonds comme les blés et pas plus hauts qu’eux. Nul n’épargne sa peine et le labeur ne fait pas peur, pas même aux plus jeunes qui contribuent à leur manière. Le pain quotidien des paysans se gagne à la sueur de leur front, grâce à l'obstination de leurs mains caleuses. Cela n’empêche en rien le bonheur. Il flotte dans l’air, comme une odeur de foin coupé, de moissons heureuses. Si Frantz (August Dielhl, au jeu puissant) semble taillé dans un roc, avec sa belle allure athlétique, il n’en oublie pas pour autant d’être tendre avec sa marmaille, taquinant, dorlotant, toujours présent pour sa compagne Franzisca. Dans ce pittoresque village de Radegund, serti dans un écrin de sommets enneigés, l’homme, à n’en pas douter, est apprécié. On le serait à moins : Frantz est toujours prompt à prêter main forte aux membres de la communauté, le cœur sur la main. Comme tout cela va être vite oublié ! Cela pèsera peu dans la balance, quand la bête immonde montrera son nez !
1939, on l’a dit… La guerre gronde et si elle paraît encore lointaine pour ces cultivateurs, le troisième Reich ne les oublie pas quand il dresse l’état des forces vives de sa nation. Si tous ne seront pas mobilisés, tous doivent néanmoins prêter allégeance à Adolf Hitler. Voilà une nation sur la corde raide, procédant sur un fil ténu, où la vie peut soudain faire basculer le commun des mortels dans un camp qui n’est pas le sien, par peur des représailles. Tous retiennent leur souffle, faisant pâle figure, prêts à abjurer leurs plus profondes convictions. Que faire d’autre ? Le bras armé nazi est trop puissant pour espérer s’y opposer. Franz voit bien tout cela. Il n’est pas plus inconscient, ni téméraire qu’un autre, pas plus suicidaire. Pourtant il refusera de ployer, d’aller contre ses fondements, sa foi, dût-il rompre. Plier n’est pas dans sa nature, plus chêne fier que servile roseau. Rien ni personne ne pourra l'obliger à servir « l'idéologie satanique et païenne du nazisme ». Le voilà seul contre tous, citoyen d’une minorité invisible, banni par un peuple sans lieu et sans repère…

Une vie cachée se réfère à celle de tous ces héros inconnus, oubliés de la grande histoire, pourtant indispensables. Fresque lumineuse et méticuleuse, elle passe au peigne fin les mécanismes qui font basculer une démocratie dans la dictature. Un opus renversant, qui bouscule nos sens en même temps que les idées reçues. Aucune institution, magistralement incarnées par une forte galerie de protagonistes secondaires, ne sera épargnée : ni l’armée, ni la justice, ni l’église… Même si la spiritualité reste une des figures tutélaires de ce film touché par la grâce. (Utopia) 
 
SALERNES  ven10/20h30  sam11/17h30  dim12/15h
LE VOX   lun13/16H30
COTIGNAC   lun13/18h
 
 

LA SAINTE FAMILLE

Réalisé par Louis-Do de LENCQUESAING - France 2019 1h30 - avec Marthe Keller, Léa Drucker, Laura Smet, Louis-Do de Lencquesaing, Thierry Godard, Brigitte Auber, Henri Garcin... Scénario de Louis-Do de Lencquesaing et Jérôme Beaujour.

Ne vous y trompez pas : il sera ici beaucoup plus question du comportement des anguilles (vous le comprendrez après avoir vu le film) et de celui, pas toujours très catholique, des membres d'une même tribu que de considérations sur Jésus, Marie, Joseph et la Trinité. Il faut comprendre ce titre comme une marque d'ironie, évidemment, un malicieux pied de nez quant à la façon dont il convient, in fine, d'aborder cette micro-société que notre époque a peut-être tendance, temps incertains obligent, à auréoler de toutes les qualités : la famille. Avec une manière bien particulière d'être très léger et drôle tout en abordant des sujets profonds, Louis-Do de Lencquesaing poursuit, dans la veine des derniers films français sur le sujet (Fête de famille, La Vérité présenté quelques pages plus loin), une joyeuse autopsie de la cellule (!) familiale. La sienne (puisqu'il interprète aussi Jean, le rôle principal) n'est pas piquée des hannetons !

Il y bien sûr la mère : charismatique et hautaine, cette grande bourgeoise classieuse mais aussi très agaçante a un avis sur tout et sur tout le monde et trouverait de bon ton d'imposer une cure de prozac à toute la smala en vue d'alléger les névroses ambiantes. Elle s'est mise en tête de faire estimer les multiples biens du clan, histoire de clarifier les choses et d'anticiper le futur héritage parce que c'est bien connu, dans les grandes familles à la tête de quelques biens mobiliers et immobiliers, les successions peuvent rapidement virer au psychodrame. Pourtant Bonne, la grand-mère, pète le feu et n'a rien d'une moribonde, mais qu'importe, on n'est pas non plus obligé de respecter les codes et de faire tout dans le bon ordre : la preuve, la mère a décidé, au bout de 50 ans, d'arrêter de vouvoyer ses enfants. Une petite révolution !
C'est alors que débarque Marie-Laure, cousine germaine qui avait pris la tangente et qui travaille justement dans un cabinet d'expertise. Marie-Laure qui n'est plus, comme le dit la femme de Jean, « grosse et moche » (bah non, c'est Laura Smet !) et cherche, elle aussi, quelques repères à accrocher aux branches de cet arbre généalogique. En parlant de descendance, il est d'ailleurs tout à fait possible que Marie (la femme de Jean, donc, vous suivez ?), soit à nouveau enceinte… et ce alors même qu'elle envisageait justement de quitter Jean. Un autre qui va être papa, c'est Hervé, le frère de Jean, qui n'a pas peur de revendre la soupière en porcelaine dans son stand des Puces et qui cache sous son blouson de cuir un ou deux autres secrets. Bref, la famille n'est plus tout à fait ce qu'elle était et les aiguilles de la boussole s'agitent, cherchant désespérément un nord un peu fiable pour continuer à avancer.
Sur ces considérations, Jean, anthropologue émérite et universitaire respecté, est nommé au sein d'un gouvernement que l'on imagine macronien… ministre de la Famille. La bonne blague ! Alors que les fondements de la sienne vacillent, il est appelé au chevet de la France pour incarner la modernité d'une pensée qui ne renierait ni les progrès de la science, ni le cadre rassurant de la tradition, tout en accompagnant avec lucidité et pragmatisme les mutations en marche. Tout un programme qu'il va devoir mener à bien entre sa mère, sa grand-mère, sa femme, sa cousine, les anciens domestiques, les secrets de famille, la GPA, le mariage pour tous et les vieilles histoires du passé.

Plus c'est sérieux et plus il faut en rire. Alors oui, La Sainte famille est une comédie. Qui par moment se contorsionne pour raconter ce qu'elle entend raconter, comme pour échapper au piège du sérieux. C'est un film qui parfois se roule sur lui-même pour mieux filer entre les doigts, pour ne jamais se trouver là où on l'attend. À la manière d'une anguille, encore, décidément ! Réjouissant ! (Utopia)   
 
LE LUC    mer8 et sam 11/18h30
 

LA VÉRITÉ

Écrit et réalisé par Irokazu KORE-EDA - France 2019 1h47mn - avec Catherine Deneuve, Juliette Binoche, Ethan Hawke, Clémentine Grenier, Ludivine Sagnier, Alain Libolt...

On l'avait quitté auréolé d'une palme d'or pour un film magnifique et on ne peut plus japonais, on le retrouve comme par enchantement au cœur d'un automne parisien : Irokazu Kore-Eda est décidément un cinéaste plein de surprises qui signe ici un film à la fois grinçant et drôle sur la famille – son thème de prédilection – mais aussi un hommage sincère et touchant au cinéma et aux actrices. Très écrit, avec une partition au millimètre que les deux comédiennes principales interprètent avec un brio rare, c'est un film qui n'est pas sans rappeler le cinéma d'Arnaud Desplechin, avec cet humour un peu vache teinté d'auto-dérision. Mais ce qui fait mouche, c'est l'utilisation de l'image de Catherine Deneuve et le jeu en miroir dans lequel Kore-Heda la place tout au long du film : en l'admirant dans ce rôle d'une célèbre comédienne française qui a tourné avec les plus grands et vit dans un hôtel particulier parisien qu'elle traverse la cigarette aux lèvres, on finit par se demander où est le vrai, où est le faux, où commence le personnage, où s'arrête la réalité de l'interprète… Bien sûr, pas de réponse, juste le plaisir vif d'une œuvre centrée sur les comédiennes et comédiens que l'on ne quitte pas d'une semelle… à part quelques plans dans un jardin au seuil de l'automne qui vit ses derniers rayons de soleil avant l'arrivée de l'hiver… comme une métaphore peut-être du rapprochement de deux astres, la mère et la fille, autour d'une vérité commune qui réussirait enfin à les réchauffer…

Alors qu'elle vit sans doute les derniers éclats de sa gloire, Fabienne vient de terminer son autobiographie qui a tout pour être un succès public et médiatique à la hauteur de sa renommée : elle y a mis tout le panache, tout l'égocentrisme nécessaires et surtout cette manière bien personnelle de réécrire à sa sauce l'histoire de sa vie. Pourquoi diable se contenter de la vérité quand elle peut se broder sur mesure son rôle ultime, le plus beau : elle même, LA comédienne.
De son côté, quand elle arrive à Paris avec son mari américain et leur fille, Lumir n'est pas franchement détendue. Elle a fait le voyage pour fêter la sortie du bouquin de sa mère, mais si elle a précisément décidé de vivre à des milliers de kilomètres de Paris et de son petit milieu artistique, elle qui est pourtant du sérail puisque scénariste, c'est bien parce que les rapports avec ce monstre sacré n'ont jamais été des plus sereins. Qu'à cela ne tienne, Lumir va faire des efforts, nourrissant l'espoir secret de recueillir enfin quelques miettes d'un amour maternel jusque là resté avare. L'âge, l'écriture, l'introspection auront peut-être eu raison de ce cœur de pierre. Vaines espérances. Fabienne est fidèle à sa réputation : une femme au caractère bien trempé qui vit son métier comme une passion dévorante à côté de laquelle rien n'existe. Elle préfère mille fois avoir été une grande comédienne qu'une bonne mère ou une bonne compagne, et elle a passé l'âge des regrets… à moins qu'elle ne l'ait pas encore atteint.

Pourtant, son numéro bien rodé de diva autocentrée commence à connaître de furieux cafouillages. D'abord c'est son assistant particulier qui démissionne du jour au lendemain (peut-être a-t-il très moyennement apprécié de ne pas lire une ligne sur lui dans l'autobiographie), ensuite, elle voit bien qu'elle n'est plus tout à fait le centre de gravité de son prochain film, qui laisse la part belle à une jeune comédienne montante… que tout le monde présente comme la réincarnation d'une ancienne rivale, tragiquement disparue il y a plus de trente ans… C'est peut-être dans ces failles que Lumir va trouver sa place… quitte à réveiller vérités et mensonges anciens…(Utopia)
 
LE LUC  jeu9/18H30  ven10 et sam11/21h  dim12/18h
LE VOX mer8 et jeu9/ 16h05 18h15   ven10 et sam11/16h  20h45  dim12/16h05  18h20 lun13/16h15  20h   mar14/14h17h15
 

LES SIFFLEURS

(LA GOMERA) Écrit et réalisé par Corneliu PORUMBOIU - Roumanie 2019 1h38mn VOSTF - avec Vlad Ivanov, Catrinel Marlon, Rodica Lazar, Antonio Buil...

 
Cinéaste atypique, Corneliu Porumboiu n’a décidément pas fini de nous surprendre, ce coup-ci en se jouant des archétypes des films de genre : noir, western, romance… Tout les ingrédients sont là : vamp irrésistible, truands à la gâchette facile, flics ripoux, courses-poursuites, trafics illicites… un scénario brillamment construit et rythmé. S’il s’éloigne du ton réaliste et dénonciateur de ses précédents films (12h08 à l'est de Bucarest, Le Trésor, Policier adjectif…), le réalisateur ne se départit surtout pas de son humour, qui se fait sifflotant et moins grinçant dans le cas présent. Il s’empare, en variations à la musicalité affirmée, d’un langage ancestral, développé dans les zones montagneuses et escarpées, afin de communiquer à distance, nommé ici dans les îles Canaries le « Silbo », l’une des soixante dix langues sifflées encore usitées de nos jours. C'est curieusement le deuxième film en quelques mois à s’inspirer d’un de ces dialectes insolites, peut-être en voie de disparition. Si le premier, le turc Sibel, avait un caractère ethnologique, le roumain Les Siffleurs se déploie en un très surprenant thriller de haute volée, servi par une distribution, des personnages dignes des grands classiques des années 50. On pourra d’ailleurs s’amuser à décrypter les clins d’œil, les références dont le scénario est émaillé, tel un excitant jeu de piste à la grammaire cinématographique parfaitement maîtrisée.

L’ouverture du film est délibérément olympienne. The Passenger, titre culte d'Iggy Pop, donne le ton et accompagne l’entrée en lice de Cristi. Ce dernier semble alors incarner le « passager » désabusé mais énamouré que décrit la chanson, accoutumé aux dessous « déchirés de la cité », presque extérieur à la vie. Pourquoi cet inspecteur de police de Bucarest vogue-t-il vers la côte rocheuse et sauvage de la paradisiaque Gomera, île des Canaries que l’on découvre depuis un ferry battu par les flots ? La première raison, on a tôt fait de la découvrir, est l’apprentissage de l’idiome local, que la mafia a décidé d’utiliser comme un langage codé, censé permettre d’échapper à la surveillance de la flicaille. Car Cristi est un flic corrompu, qui arrondit ses fins de mois en frayant avec des malfrats, ce dont ses supérieurs ont fini par se douter. La deuxième raison, qui serait presque plus noble, est qu’il est définitivement tombé sous l’emprise de la sublime Gilda (Catrinel Marlon). On succomberait à moins, elle a l’allure de son prénom désormais légendaire, beauté fatale qui inverse les rôles de domination, traînant à ses pieds une cour d’admirateurs incapables de lui refuser quoi que ce soit. On comprendra progressivement le lien sulfureux et troublant qui lie ces deux êtres, ou du moins on s’y essaiera, car toujours subsistera une part de mystère.

En attendant, voilà notre inspecteur sur le retour contraint à des cours particuliers, à la façon d’un vulgaire écolier à la traîne, s’appliquant en vain à placer ses lèvres correctement autour de son doigt recourbé dans sa bouche, ne réussissant, malgré tous ses efforts risibles, qu’à produire des pfuitt incompréhensibles, ridicules aux oreilles initiées. Il a beau faire, l’apprentissage du langage sifflé semble plus ardu que celui du javanais. Pourtant, le motivé Cristi finira par moduler quelques sons audibles… pour un jour être fin prêt à accomplir sa mission. Situation on ne peut plus cornélienne. Pour satisfaire sa belle, notre condé défroqué, transporté par un élan chevaleresque, lui a promis de faire sortir son amant Zsolt de prison. Si ce dernier est officiellement un homme d’affaire, officieusement il a tout d’un parrain très puissant. Dans cette histoire de dupes, les dés sont incontestablement pipés, l’amour damné… On ne donne pas cher de la peau ni de l’une, ni des autres et l’on se retrouve suspendu aux lèvres du destin, attendant l’inévitable moment où tout va dangereusement déraper… (Utopia)
 
LE VOX    tous les jours à 14h    mer8 et jeu9/18h20  20h30   ven10/16h20  20h45    sam11 /18h45   21h15   dim12/ 20h30     lun13 /18h25 20h30   mar14/18h30  20h45
 

LES FILLES DU DOCTEUR MARCH

(LITTLE WOMEN) Écrit et réalisé par Greta GERWIG - USA 2019 2h15 VOSTF - avec Saoirse Ronan, Emma Watson, Florence Pugh, Eliza Scanlen, Meryl Streep, Laura Dern, Timothée Chalamet... D'après le roman de Louisa May Alcott.

LES FILLES DU DOCTEUR MARCHPour son deuxième long-métrage en tant que réalisatrice, Greta Gerwig n’a pas eu froid aux yeux et réalise un grand écart aussi ambitieux qu’intrigant : attendue au tournant après le très beau Lady Bird, film indépendant intimiste et résolument contemporain, sur un scénario original qu’elle a écrit elle-même, elle s’attaque ici à un monument de la littérature américaine, le roman ultra populaire de Louisa May Alcott, déjà adapté huit fois pour le grand écran ! Fresque romanesque, production et budget beaucoup plus importants, casting haut de gamme réunissant la jeune et talentueuse nouvelle garde hollywoodienne (cela dit, Saoirse Ronan et Timothée Chalamet étaient déjà présents dans Lady Bird) encadrée par les deux prestigieuses aînées Meryl Streep et Laura Dern : allait-elle réussir le pari d’apporter sa touche alliant vivacité et fraîcheur, de s’approprier ce classique pour en faire une œuvre personnelle ? Certains regretteront sans doute de voir rentrer un peu dans le rang, de voir s’assagir un des feux follets du cinéma indépendant américain mais nous avons pour notre part trouvé le film très réussi, assumant pleinement ses grands et nobles sentiments, menant avec une énergie communicative un récit impeccablement agencé, et tirant le meilleur parti de sa kyrielle de comédiennes qui dessinent, toutes générations, tous parcours confondus, un formidable portrait de groupe d’une féminité aux multiples facettes. Aucune raison de bouder son plaisir !
Pendant que la guerre de Sécession fait rage, qui mobilise leur père engagé comme médecin, les quatre filles du Docteur March vivent aux côtés de leur mère, aimante et complice, les derniers éclats de leur enfance et de leur insouciance. Si elles prennent encore un malicieux plaisir à interpréter dans le grenier de la demeure familiale les pièces de théâtre écrites par la flamboyante Jo, la naissance de leurs premiers sentiments – amoureux tout particulièrement – et les doutes qui les accompagnent vont peu à peu faire entrer les sœurs dans le monde des adultes. Le film va suivre le parcours de chacune, leur cheminement intime. Jo la passionnée, qui veut être écrivaine et demeure farouchement opposée au mariage. Meg la discrète, qui ne rêve que de construire un foyer. Amy l’excentrique, qui se voit créatrice libre mais aussi en épouse amoureuse. Enfin la fragile et effacée Beth, artiste lunaire qui est aussi la plus sage de toutes…
Moderne ? Sans aucun doute. Non pas dans la mise en scène, la manière dont Greta Gerwig filme les paysages (sublimes), les robes qui tournent (virevoltantes), les intérieurs (chatoyants) ou les visages (frémissants) qui reste très classique, mais bien dans la construction du récit et dans la profondeur psychologique qu’elle offre à chaque personnage. C’est en cela sans doute que l’on reconnaîtra la brillante réussite de cette nouvelle adaptation : Greta Gerwig aurait pu choisir le confort intellectuel de se concentrer sur la seule figure de Jo March, la rebelle de la fratrie, et faire des trois autres les pâles figurantes d’un vieux monde patriarcal. Elle fait au contraire le choix de filmer toute la richesse des sentiments et des situations pour montrer qu’il n’y a pas qu’une seule et unique voix / voie possible et que l’exercice au féminin de son propre libre arbitre est le plus beau des combats. (Utopia)

Vox Fréjus  tous les jours à 14h      mer8 jeu9 et ven10/17h30    sam11/16h05   dim12//16h30 20h  lun13/17h     

LE LAC AUX OIES SAUVAGES

Écrit et réalisé par DIAO Yinan - Chine 2019 1h50mn VOSTF - avec Hu Ge, Gwei Lun Mei, Liao Fan...

LE LAC AUX  OIES SAUVAGESComme dans son précédent film, Black coal (disponible en Vidéo en Poche), Diao Yinan nous offre avec Le Lac aux oies sauvages du très beau cinéma de genre, très composé, magistralement filmé. À la façon du théâtre, on pourrait parler de cinéma d’ombres, tout autant que de film noir, tant le cinéaste joue avec les contrastes, les reflets qui se font et se défont, la luminescence des objets que sublime la nuit oppressante. L’action se situe dans la tentaculaire Wuhan, « la ville aux cent lacs », où la culture portuaire, conjuguée à l'industrialisation et à la civilisation urbaine, a donné des paysages d'une incroyable variété, très éloignés de la sérénité que suggère le titre. Dans l’univers onirique de Diao Yinan, aucune oie (surtout pas blanche) ne traîne et tout n’est parfois que sauvagerie. Quant à la poésie, bien présente mais contrainte, il lui faudra, pour parvenir à exister, suinter entre les interstices, à la façon d’un rai de lumière éphémère. Tout comme cette humanité maladroite, en marge, qui peine à surnager.

À l’instar de Jia Zhang-Ke (dans Les éternels), le réalisateur convoque le « Jianghu », littéralement « rivières et lacs », concept mandarin antédiluvien qui désigne une société hétéroclite parallèle, qui englobait jadis autant les combattants, les moines errants, les artistes… que les bandits, les péripatéticiennes… puis, désormais, par extension, les triades chinoises et la puissante pègre contemporaine qui détruit autant qu’elle protège, dans la plus généreuse des ambivalences. Confusion accentuée ici par le fait que les flics endossent les mêmes costards que les voyous. Autant vous prévenir de suite, même dans les passages où le temps semble soudain suspendu, empruntant presque la langueur d’un danseur de buto, il vous faudra rester vigilants pour ne pas perdre le fil, guetter les personnages secondaires, deviner tout ce qui se passe en creux, à l’arrière plan. Ce dernier est ici plus qu’un élément de décor, c'est le cœur de l’action même, souvent nerveuse, tour à tour apaisée puis brutale, survoltée.
L’histoire pour nous débute dans la lumière laiteuse et jaunâtre d’un quartier sans lune. Sous une pluie torrentielle, un homme aux abois attend, à deux pas d’une gare. À l’abri d’un pilier, il guette les mouvements de la nuit, espère sa femme (on le découvrira plus tard) qui ne viendra pas. L’inconnue qui s’approche de lui est plus sophistiquée, plus assurée que son épouse. Elle a cette beauté immédiate et distante de celles qui savent se faire désirer. La blasée, l’impavide Liu Aiai malgré ses airs juvéniles a déjà trop vécu. À sa manière d’allumer une cigarette, on sait qu’on pourrait avec elle s’embraser. Quand elle interpelle le fugitif par son nom, Zhou Zenong, ce dernier sait qu’il n’aura d’autre choix que de lui faire confiance. Elle sera désormais le seul lien avec son entourage, son seul espoir pour réussir l’unique plan auquel il se raccroche.
Grâce à des flashbacks subtilement articulés, on découvrira la genèse de l’affaire. La sortie de prison de notre sombre héros, sa fuite en avant, un meurtre malencontreux, la cavale qui va s’en suivre. Le film s’émaille progressivement de scènes tout autant hyper réalistes que surréalistes, comme cet incroyable symposium entre gangsters venus discuter le bout de gras, ou en train d’organiser des sessions de formation pour apprendre à leurs apprentis comment crocheter une voiture. Bagarres décapitantes, poursuites frénétiques, ballets intrigant des parapluies ou des danseurs de rue en ligne, essaim de scooters zébrant les ténèbres tandis que les flics surexcités rentrent dans la valse…

Le Lac aux oies sauvages est un polar décoiffant et formellement magnifique, à l’ambiance tout à la fois très léchée et poisseuse, qui laisse derrière lui une impression lumineuse persistante malgré la noirceur d’un univers sans lendemain (Utopia)

Vox Fréjus : mer8/ 15h50 20h30    jeu9/16h 20h30  ven10/14h  18h30  sam11/16h40  18h30  dim12/13h50 20h lun13/14h 20h30  mar14/16h15 et 20h45   

NOTRE DAME

Valérie DONZELLI - France 2019 1h30 - avec Valérie Donzelli, Pierre Deladonchamps, Thomas Scimeca, Bouli Lanners, Virginie Ledoyen... Scénario de Valérie Donzelli et Benjamin Charbit.

NOTRE DAME

Sacrée donzelle que Donzelli ! De film en film, elle brosse une œuvre atypique, à la tonalité joviale et faussement naïve. Que les sujets soient intimes ou graves, elle les distord avec une légèreté pleine de fraîcheur. Il y a quelque chose de profondément combatif et lumineux dans ce cinéma-là qui refuse de sombrer dans la morosité ou dans le drame, même dans les cas les plus extrêmes, comme dans le magnifique La Guerre est déclarée. Depuis son tout premier La Reine des pommes – disponible en Vidéo en Poche –, la cinéaste-comédienne nous entraîne dans son univers burlesque et mutin qui laisse la part belle à l’autodérision.
Cela ne vous a jamais frappé ? Il y a des noms que l’ont croirait prédestinés : l’opticien qui s’appelle Delœil, la gynécologue Robinet, le sacristain Lévèque. La première femme pilote de chasse se nomme Caroline Aigle, quant à Charles Pathé, avant de devenir producteur de films, il fut charcutier… Alors quel métier croyez-vous que l’on puisse exercer dans la vie quand on s’appelle Maud Crayon si ce n’est architecte ?
Maud (interprétée, évidemment, par la réalisatrice elle-même), fait partie de ces bonnes petites soldates, toujours prêtes, qui courent en tous sens. Existence schizo-frénétique, semblable à celles de tant de femmes écartelées par le désir de bien faire à tous les niveaux : professionnel, amoureux, maternel… Dans sa besace, un patron bidon, deux adolescents critiques, leur paternel, son ex, immature chronique (Thomas Scimeca parfait, avec ses airs de Gaston Lagaffe dégingandé et lymphatique)… Martial est par ailleurs le prototype incarné du vrai pot de colle qui déboule sans crier gare, à la moindre embûche affective. Maud essaie bien de protester, lui rappelant qu’ils sont séparés, mais elle ne résiste pas longtemps à ses airs de cocker battu. Notre croqueuse de croquis ne sait pas dire « non », c’est sans doute son pire problème.
C’est là que, par une pirouette du hasard qu’on taira ici, un événement tombé du ciel, comme par enchantement, va venir bouleverser le cours des choses. Voilà Maud Crayon, jusque-là tâcheron dans un cabinet d’architecture impersonnel, soudain en charge d’un des plus prestigieux projets de la Ville de Paris : l’aménagement du parvis de la prestigieuse cathédrale Notre-Dame. C’est le contrat de sa vie, décroché sans même avoir concouru, au nez et à la barbe de tous les architectes – que des mecs ! – ayant pignon sur rue. Cette victoire, loin de simplifier les choses, va tout au contraire les compliquer. Maud va devoir composer derechef avec tout son petit monde, d’autant que son employeur aux dents longues devient jaloux comme un pou, et que Martial s’incruste comme jamais car il vient de se faire larguer. Sans compter que le destin remet dans les pattes de notre maîtresse d’œuvre débordée un ex-amour de jeunesse bien embarrassant.
C’en est trop ! Maud panique, prête à se mélanger les crayons, elle se sent défaillir… Heureusement, il y a Didier, une perle d’homme (forcément interprété par Bouli Lanners), ami inconditionnel (et peut-être secrètement amoureux ?), collègue attentionné, qui veille au grain et va l’aider à surnager… Mais rien ne sera de tout repos.
Sans donner de réponses toutes faites, tout en douceur aérienne, Notre Dame questionne sur la place de l’Art, de l’architecture à notre époque moderne, il évoque les sempiternelles polémiques qui sporadiquement réapparaissent, souvent disproportionnées. Une dernière précision de taille, le film a été écrit et tourné bien avant l’incendie que l’on sait : les images de la cathédrale intacte le prouvent… et sont étonnamment émouvantes (Utopia)

Vox (Fréjus) :jeu9/14h   ven10/18h30  mar14/16h05

 
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