Aux cinémas du 19 au 25 septembre 2018

Bonjour à tous !
Cette semaine, en ciné club, allez voir au CGR My Lady, de Richard Eyre, un film passionnant qui vous entraîne avec délice dans les méandres de l'âme humaine... Vous avez aussi le choix avec Les frères sisters, de Jacques Audiard, un formidable western où tout est réuni, tout fonctionne : on marche à fond (en VF), Colibris vous propose ce vendredi Nul homme est une île, un documentaire de Dominique Marchais,(aussi au Vox),  un essai qui milite pour une façon différente de penser. La semaine suivante, Philippe Gaud et Olivier Sitruk vous présenteront Tazzeka, un conte optimiste (aussi à Lorgues), Sans oublier Les vieux fourneaux de Christophe Duthuron, road movie complètement barré. En ciné club, la semaine prochaine ce sera Une valse dans les allées  de Thomas Stuber, Et nous terminerons le mois avec notre dernière proposition :  En guerre de Stéphane Brizé avec Vincent Lindon, le 30 septembre.
 

Cette semaine, au Vox à Fréjus : Thunder Road où Jim Cummings nous embarque dans la dégringolade de l'officier Jim Arnaud, qui a tout du cauchemar éveill. , Wim Wenders a eu carte blanche du Vatican pour faire,un film avec le pape : Le pape François, homme de parole Laura Bipari raconte un drôle de drame mené par 3 personnages féminins dans Ma filleSofia ,de Meryem Benm'Barek, est  un 1er film percutant ,Burningde Lee Chang Dong est une réussite impressionnante, Blakkklansman de Spike Lee, un thriller qui prend aux tripes, et Le Poirier sauvage de Nuri Bilge Ceylan, une fresque familiale intimiste qui est un chef d’œuvre (aussi à Lorgues et Cotignac)

A Lorgues, il y a aussi le film Sauvage premier film de Camille Vidal Naquet, portrait d'un prostitué qui en aime un autre...

Nous vous rappelons que les adhérents Entretoiles bénéficient  du tarif réduit à 4€90 au CGR  pour les films ciné clubs et à 6 € au Vox de Fréjus pour tous les films sur présentation de leur carte. (Le parking est gratuit après 18h au Vox).

Et comme toujours, on vous le redit : transférez, adhérez, renouvelez (bulletin ci-dessous), demandez à recevoir cette lettre si vous ne l'avez pas directement dans votre boîte (à entretoiles83@laposte.net, et même si vous n'adhérez pas!). Vous pouvez aussi consulter le site d'Entretoiles : entretoiles.e-monsite.com
Profitez  bien de cette belle semaine : allez au cinéma !

 

MY LADY

(THE CHILDREN ACT) Richard EYRE - GB 2018 1h45 VOSTF - avec Emma Thompson, Stanley Tucci, Fion Whitehead, Jason Watkins, Ben Chaplin... Scénario de Ian McEwan d’après son roman L'Intérêt de l'enfant (The Children act).

L’action se déroule dans un Londres sublimé, délicieux melting-pot d’histoire et de modernité, de démocratie et de monarchie. Elle s’immisce entre ses hautes tours, ses bâtiments vénérables, ses clochers et leurs querelles dont les plus sévères finissent communément par échouer devant la majestueuse Cour Royale de Justice du Royaume-Uni. C’est ici que siège une drôle de dame, Fiona Maye, l’élégance faite juge aux affaires familiales. Celle que tous appellent avec déférence « My Lady ». Un titre gagné à grand renfort d’heures passées derrière des monticules de dossiers, sans ménager sa peine, sans compter les heures. C’est le prix de l’excellence. Un travail quotidien acharné souvent passionnant, parfois ingrat, toujours angoissant. La peur de se tromper accompagne chaque sentence rendue… Une peur et tant d’autres sentiments qu’il a fallu apprendre à maîtriser et à cacher. On comprend que la charge est terrible : la magistrate au sommet du prétoire a tout d’une femme de marbre au sang froid. Et pourtant, si on la piquait, ne saignerait-elle pas ? Nous sommes après tout au pays de Shakespeare… 

La grande finesse du jeu d’Emma Thompson est de laisser transparaître, sous la cuirasse impénétrable que s’est forgé son personnage, les frémissements imperceptibles d’un cœur qui continue de battre malgré son ostensible détachement.
Ils ne sont pas nombreux à percevoir les émotions qui habitent Fiona Maye. Son rigorisme perpétuel la rendrait presque tyrannique envers son entourage qui fait pourtant tout pour l’épauler. À commencer par son greffier « so british ! » petit bonhomme d’une exquise courtoisie qui anticipe ses moindres faits et gestes, la dorlote sans le laisser paraître, comme s’il la vénérait secrètement. Et puis son charmant mari, Jack (le craquant Stanley Tucci), un homme fin, habitué depuis le temps à s’effacer, à ne récolter que des miettes de tendresse quand sa compagne en perpétuelle tension lâche la bride, ce qui n’arrive plus très souvent. Pourtant il lui réserve toujours ses sourires les plus doux, ses regards les plus tendres, son humour, sa compréhension. Mais aimer éperdument cette femme inaccessible, vampirisée par l’institution judiciaire, est un parcours du combattant qui est à deux doigts de venir à bout de sa résistance… 
Une affaire chassant l’autre, Fiona Maye se penche sur la vie des autres, négligeant la sienne. Impossible de prendre un temps pour elle-même alors qu’elle doit arbitrer un cas d’une urgence vitale : un jeune témoin de Jéhovah atteint d’une leucémie refuse (soutenu par ses parents) la transfusion de sang qui pourrait le sauver. Ce serait un gamin, l’affaire serait vite tranchée : le « Children act » qui fait prévaloir l’intérêt de l’enfant ferait figure de « formule magique », et sa demande serait refusée. Il serait majeur, son choix prévaudrait. Mais Adam (Fionn Whitehead, étoile montante du cinéma britannique) est entre deux âges, à quelques mois de la majorité. La juge pointilleuse veut pousser l’investigation plus loin : Adam, du haut de ses dix-sept ans, est-il pleinement conscient des conséquences de son choix ? Ce choix est-il vraiment le sien ou celui de son entourage ? L’adolescent ne pouvant comparaître, notre magistrate décide d’aller à son chevet avant de rendre son verdict. Une décision qui va défrayer la chronique. La presse s’en empare. L’Angleterre entière semble suspendue aux lèvres de Fiona, ajoutant un peu plus de pression sur ses épaules.

Sur son lit d’hôpital, Adam a une gueule d’ange déchu, fragile. Son intelligence vive séduit son monde, il n’est pas la victime naïve qu’on pourrait attendre. Quelques instants partagés avec l’impressionnante « My Lady » vont bouleverser leurs vies réciproques. Entre celui qui veut vivre les préceptes de sa religion et celle qui vit son métier comme un véritable sacerdoce se tisse un lien complexe qui instille dans leurs pensées des doutes tout aussi vivifiants que mortels. 
Sous des abords classiques, c’est un film passionnant, d’une élégance folle, servi par des acteurs formidables qui nous entraînent avec délice dans les méandres des âmes humaines. (Utopia)

CGR en ciné club : mercredi 19 13h50, jeudi 20 et mardi 25 10h45, samedi 22 17h45, dimanche 23 21h50, lundi 24 20h

LES FRÈRES SISTERS

Écrit et réalisé par Jacques AUDIARD - France / USA 2018 1h57mn VF uniquement- avec Joaquin Phœnix, John C. Reilly, Jake Gyllenhaal, Riz Ahmed, Rutger Hauer... D'après le roman de Patrick de Witt.

LES FRÈRES SISTERS

La tentation du cinéma américain. L'envie de quitter son territoire de « confort » et de partir ailleurs, à l'assaut du mythe… Le pari était aussi excitant que risqué. Jacques Audiard le réussit haut la main en faisant siens, avec une maîtrise impressionnante, l'univers et les codes du western pour nous offrir un film aussi passionnant et incarné que pouvaient l'être les très français De battre mon cœur s'est arrêté ou Un prophète. Scénario au cordeau (adapté d'un formidable roman, qu'on vous recommande !) mise en scène aussi ample que les paysages qu'elle embrasse, personnages qui vous agrippent dès les premières minutes interprétés par des acteurs exceptionnels, tout est réuni, tout fonctionne, on marche à fond.

La scène inaugurale est d’une beauté et d’une force à couper le souffle. Au milieu de la nuit, l’éclair glaçant des coups de feu déchire l’obscurité. Seuls deux hommes semblent savoir où ils vont et pourquoi ils sont là, hurlant entre deux salves quelques indications sur ce qu’il convient de faire dans une telle situation. On le comprend très vite, ces deux-là ne sont ni des enfants de chœur, ni venus pour faire causette mais bien pour régler quelques comptes, ce qui, à cette époque et en ces contrées, se fait de la manière très expéditive. 
Eli et Charlie Sisters parcourent l'Oregon au service du Commodore, puissant et respecté notable dont ils exécutent les basses œuvres avec un sens aigu de la précision et un goût prononcé pour le travail bien fait. Si Eli, le plus jeune des deux frères, ne se pose guère de questions sur le devenir de sa carrière, son espérance de vie ou la possibilité de faire autre chose de ses dix doigts, on sent bien que Charlie, l’aîné, en a soupé des cadavres et des chevauchées avec le diable et rêve d’une retraite paisible, au coin du feu, quelque part dans une ferme où une certaine institutrice, douce et bienveillante, s’occuperait de panser ses blessures d’âme et de corps.
Mais savent-ils faire autre chose, les frères Sisters, que jouer du flingue ou des poings face à moins malins qu'eux deux réunis ? Pas sûr et ce n’est pas avec cette mission-là qu’ils vont trouver la voie de la reconversion professionnelle. Ils sont sont chargés de suivre la trace d’un certain Morris, détective privé de son état, lui-même sur les pas de l’homme à abattre, Hermann Kermit Warm. Pour qui ? Le Commodore. Pourquoi ? Sur cette question je resterai muette comme la grande faucheuse.

Mais ça bien sûr, c’est l’intrigue façon préambule. Le scénario ne se contentera pas d’une banale histoire de règlements de comptes, de quelques courses poursuites sur des canassons épuisés ou de scènes de mitraille derrière un bar. Car dans Les Frères Sisters, chacun veut pouvoir cultiver sa part de lumière, chacun veut bâtir, à la force de son imagination, de ses talents ou de ses audaces, son propre mythe, petit ou grand qu’importe, pourvu qu'il ait les contours de ses rêves. Pour l’un ce sera la fortune dans le ruée vers l'or, pour l’autre la promesse d'un parfum de femme laissé sur un châle, pour celui-là la possibilité d’un monde plus fraternel, pour le dernier la simple contemplation d'une contrée farouchement belle et sauvage. Epopée fraternelle avec des bons, des brutes, des truands et des idéalistes, le film parvient à dépasser l'exercice de style pour atteindre l'excellence. On aime tout chez les frères Sisters et chez ceux qui gravitent autour : leur ton, leur style, leurs mots et leur tendresse brute.

CGR : tous les jours 10h50, 14h, 16h20, 19h40, 22h

 

LES VIEUX FOURNEAUX

Christophe DUTHURON - France 2018 1h30mn - avec Pierre Richard, Roland Giraud, Eddy Mitchell, Alice Pol, Henri Guybet... Scénario de Wilfrid Lupano et Christophe Duthuron, d’après la bande dessinée de Wilfrid Lupano et Paul Cauuet.

LES VIEUX FOURNEAUX

Si c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes, ce n’est assurément pas dans les vieux fourneaux qu’on fait toujours les meilleurs gâteaux. C’est pareil pour les hommes. Même avec une santé de fer, la rouille leur joue des tours, les horloges biologiques progressivement se mettent en berne. Avec le temps, Pierrot, Mimile et Antoine sont bel et bien devenus presbytes comme si être de véritables casse-couilles durant une vie entière ne leur avait pas suffi ! Persifler, se moquer, s’engueuler, se mettre minables… des signes qui ne trompent pas, ceux d’une longue amitié qui a pris trop de bouteille pour qu’on ait envie de la dater. En tout cas ils se sont connus en culotte courte sur les bancs de l’école d’un bled paumé où les ragots poussaient déjà plus dru que le chiendent. Puis, le temps aidant, ils se sont un peu perdus de vue… ça fait du bien parfois.

Mais par un de ces mauvais jours tels que le destin sait les pondre, Lucette, la femme d’Antoine, passe l’arme à gauche. Mimile, pépère dans sa maison de retraite, n’a pas l’intention d’en bouger pour les funérailles. Les crémations, c’est pas sa tasse de thé, alors déjà qu’il ne coupera pas à la sienne, aller à celle des autres, c’est trop ! Des arguments que son couillon de poteau Pierrot (l’inénarrable Pierre Richard en grande forme) n’entend pas de cette oreille… C’est pas qu’il soit sourd, mais il est plus tenace qu’un roquet quand il a une idée en tête, il s’accroche à vos basques et ne lâche jamais. Mimile abdique donc, voyant bien qu’il n’aura pas le dessus… À croire que les luttes, le syndicalisme, ça entretient ! Pierrot vient donc le chercher à toute berzingue et l’engouffre dans sa tire hors d’âge. Là il n’y a plus qu’à rester accroché, en maugréant. Non seulement Pierrot est bigleux comme pas deux, mais il adore la vitesse ! Un vrai danger public ! Voilà nos deux papis en goguette qui roulent à tombeau ouvert pour aller assister à l’enterrement de Lucette. Heureusement, ceux qu’ils croisent ont de bons réflexes !
La cérémonie bat son plein… Malgré le chagrin, c’est l’occasion de reformer la bande de jadis… On s’enfile des coups à boire, des charcutailles en s’asseyant un peu sur les conseils des médecins : ça fait du bien ! Chacun se sent reverdir. Décidément ils n’aiment pas vieillir, mais si c’est la seule façon de rester en vie… Ils évoquent les frasques du bon vieux temps, bien conscients que parfois il vaut mieux mettre le passé en veilleuse et laisser leur part d’ombre aux secrets : « l’amitié, c’est comme le pinard : si tu veux que ça se garde, il ne faut pas de lumière et garder à la bonne température »… Et puis on a « autre chose à foutre que de se souvenir ! » Pourtant on y vient quand même au passé. La proximité de leur village d’enfance, la ferme de Berthe à deux pas… Et quand on apprend que la quiche est faite avec les œufs de ses poules, alors là on boycotte et on engueule la cuisinière, enceinte jusqu’aux yeux, qui n’y comprend goutte ! Ils continueraient longtemps à déblatérer sur le compte des autres, explosant d’un rire un peu honteux dès qu’on évoque les mauvaises blagues faites à Berthe (qui avait peint ses vaches, déjà ?), mais une lettre va mettre le feu aux poudres et déclencher une cascade d’événements drôlatiques. Antoine s’enfuit pour aller commettre le pire, Mimile et Pierrot partent à ses trousses…

Le film à partir de là prend des allures de road movie complètement barré et on se fend littéralement la poire ! (Utopia)

CGR : mercredi 19 17h55, jeudi 20, vendredi 21 et samedi 22 14h, 17h55, dimanche 23 10h45, lundi 24 10h45, 14h, 17h55, mardi 25 10h45, 17h55

 

NUL HOMME N’EST UNE ILE

 

Documentaire 2017 de Dominique Marchais

..« chaque homme est un morceau du continent, une partie de l’ensemble. » Nul Homme n’est une île est un voyage en Europe, de la Méditerranée aux Alpes, où l’on découvre des hommes et des femmes qui travaillent à faire vivre localement l’esprit de la démocratie et à produire le paysage du bon gouvernement. Des agriculteurs de la coopérative le Galline Felici en Sicile aux architectes, artisans et élus des Alpes suisses et du Voralberg en Autriche, tous font de la politique à partir de leur travail et se pensent un destin commun. Le local serait-il le dernier territoire de l’utopie ?

Ils veulent lutter pour une ­société plus solidaire, plus écologique, et le cinéma docu­mentaire peut soutenir leur action. Mais plus comme avant. Pour aller à la rencontre de ceux qui changent le monde, à l’échelle de leur village ou de leur région, Dominique Marchais change lui-même l’idée qu’on se fait d’un documentaire engagé. C’est à une expérience esthétique qu’il nous convie. Elle commence en Italie, au palais communal de Sienne, devant les fresques du bon et du mauvais gouvernement, peintes vers 1340.

Pour la première fois, explique l’his­torienne Chiara Frugoni, ne sont pas seulement représentés des rois et des fidèles serviteurs de l’Eglise mais des paysans, des artisans : des ­citoyens qui veulent décider de leur vie. Le bien commun est leur seul idéal. Mais la fresque montre aussi des paysages : la campagne désignée, pour la première fois aussi, comme pure beauté. D’un autre regard sur le monde peut naître un autre monde… Avec cette séduisante hypothèse en poche, Dominique Marchais voyage en Europe. En Sicile, il rencontre le créateur de la coopérative Le Galline felici, fier de ses fruits et légumes bio mais aussi de ses « poules heureuses » : rescapées des usines de ponte, elles sont devenues les symboles d’un combat contre un système économique qui broie, et qui bétonne aveuglément ces terres fertiles dont l’enlaidissement en dit long. En Suisse, en Autriche, des ­architectes se mobilisent contre l’exode, dans les vallées reculées, en créant des lieux collectifs qui mettent en valeur le talent des artisans et la beauté de l’environnement naturel.

Partout le cinéaste filme superbement le paysage, le parcourt à un rythme lent qui lie contemplation et ­réflexion. Comme le titre l’indique, avec cette manière presque philosophique d’en appeler à la solidarité, Nul homme n’est une île est un essai qui ­milite pour une façon différente de pen­­­ser. On y rencontre même les responsables du très sérieux Bureau des questions du futur, près du lac de Cons­tance. Un voyage étonnant et plein d’enseigne­ments. (Télérama)

CGR Draguignan : présenté par Colibris et suivi d'un échange : vendredi 21 à 20h

Vox (Fréjus) samedi 22 20h

TAZZEKA

Jean Philippe GAUD - Maroc/France 2017 1h40mn VOSTF - avec Madi Belem, Ouidad Elma, Adama Diop, Abbes Zahmani... Scénario de Jean-Philippe GAUD et Mariannick Bellot

De Jean-Philippe GaudFrançaisMarocain, avec : Olivier SitrukMadi BelemOuidad Elma

Élevé par sa grand-mère qui lui transmet le goût et les secrets de la cuisine traditionnelle, Elias grandit au cœur d’un village marocain, Tazzeka. Quelques années plus tard, la rencontre avec un grand chef cuisinier parisien et l’irruption de la belle Salma dans son quotidien va bouleverser sa vie et le décider à partir pour la France… À Paris, Elias fait l’expérience de la pauvreté et du travail précaire des immigrés clandestins. Il découvre aussi les saveurs de l’amitié grâce à Souleymane, qui saura raviver sa passion pour la cuisine.

Ça commence et ça finit (presque) par la même situation : Elias lit un livre de cuisine à voix haute. Il le lit enfant, le récite même, écorchant les mots dans une langue qu’il maîtrise mal. Dans les dernières images, il le lit à Souleymane, camarade de galère à Paris. Entre les deux, il y a tout un parcours initiatique, avec des ellipses importantes (le voyage jusqu’à la France, la réussite) qui impulsent une précipitation dans un rythme plutôt alangui. C’est que Jean-Philippe Gaud (dont c’est le premier film de fiction après diverses collaborations) prend le temps d’installer la vie paisible du village, vie à peine troublée par des caprices (quand Youssef, patron de l’épicerie dans laquelle il cuisine, refuse d’acheter des aliments recherchés), et surtout la visite de Salma, que son père a envoyée au bled pour « lui apprendre la vie ». D’une existence si calme, presque endormie, Elias finit par se lasser quand il croise par hasard la route d’un cuisinier célèbre. Toute cette partie, relativement idyllique, a le charme des chroniques naïves peuplées de personnages typés : la grand-mère aimante, le patron bourru au bon cœur, et ces clients pittoresques qui forment par moments un chœur drolatique. Seule ombre au tableau, délicatement évoquée mais qui joue un rôle d’aimant-repoussoir, la mort du frère dans le détroit de Gibraltar.

La seconde partie, dont on pense qu’elle sera plus dure, est fondée sur la désillusion et le principe de réalité : en quelques images, le cinéaste peint la cruauté d’une vie illégale à Paris, dont on ne verra rien qui la mette en valeur ; les personnages se situent dans l’envers de la ville lumière. Elias, qui se voulait grand cuisinier, végète en travaillant au noir. Que ce soit la chasse à l’emploi ou la peur de la police, Gaud parvient à montrer un monde de peur et d’instabilité sans forcer le trait. On est très loin d’un pamphlet ou d’un film sociologique, d’autant que très vite on retombe dans les bons sentiments avec la gouaille généreuse de Souleymane et la chaleur de sa famille. Pour être franc, Tazzeka (c’est le nom du village de départ au Maroc) souffre un peu de cet amas de bonté et le parcours d’Elias a quelque chose du conte irréel. Le cinéaste privilégie les aspects positifs, au risque d’une excessive candeur. Mais ce parti pris accepté, on trouve suffisamment de beautés pour ne pas s’ennuyer ni décrocher : que ce soit les paysages marocains ou les différentes scènes de repas, il y a un indiscutable savoir-faire, une gentillesse jamais mièvre qui peuvent séduire.

Tazzeka n’est pas le premier film à mettre en valeur la gastronomie : on pense aux Délices de Tokyo, au Festin de Babette entre mille. On pense surtout à La graine et le mulet, à ce désir fou d’ouvrir un restaurant dans des conditions difficiles. Mais Jean-Philippe Gaud trouve sa petite musique, charmante à défaut d’être enthousiasmante, et, si sa mise en scène n’est pas toujours très inspirée, au moins quelques idées, comme le fait de ne jamais montrer les policiers, faisant d’eux des abstractions dangereuses, rehaussent-elles l’ensemble.

Ce conte généreux, véritable ode à la cuisine, est attachant par son regard résolument optimiste.(àvoiràlire)

 

 CGR : une seule séance en présence du réalisateur Jean Philippe Gaud et de l'acteur Olivier Sitruk le vendredi 27 septembre à 20h

Lorgues : samedi 22 19h30

 

 

 

THUNDER ROAD

Écrit et réalisé par Jim CUMMINGS - USA 2018 1h31 VOSTF - avec Jim Cummings, Kendal Farr, Nican Robinson, Chelsea Edmundson, Macon Blair, Bill Wise... Musique de Jim Cummings.

 

Thunder road, véritable météore cinématographique, s'ouvre sur une séquence d'anthologie, 10 minutes qui paraissent en roue libre et qui distillent subtilement, tour à tour, la stupeur, l'hilarité, le malaise – et pour finir une mélancolie mâtinée de sidération. Aussi poignante que drôle, la séquence d'une redoutable efficacité donne instantanément le ton tragi-comique, le rythme syncopé du film, et on redoute même un instant qu'il ne s'en remettra pas : trop gonflé, trop perché, impossible de tenir 90 minutes de même (allez, on vous rassure immédiatement : si, jusqu'au bout ça marche).

Tout commence donc dans une église, avec une saleté de lecteur CD pour enfant en plastique rose qui ne veut pas marcher. Une catastrophe banale, un grain de sable anodin qui prend des proportions dramatiques parce que, sur ce radiocassette, l'officier de police Jim Arnaud, flic décoré, fils modèle, papa attentif, rasé de près et tiré à quatre épingles dans son uniforme frais repassé, ne pourra pas passer la chanson Thunder road, de Bruce Springsteen, à l'enterrement de sa mère. Trois fois rien, mais ce qui est à peine un incident pour le commun des mortels se révèle un véritable drame à l'échelle de ce brave type qui, lancé dans son éloge funèbre devant un public débordant de compassion, perd peu à peu les pédales, ses moyens, toute crédibilité, en se raccrochant désespérément dans un invraisemblable flot de paroles aux branches improbables de ses sentiments tumultueux. L'officier de police Jim Arnaud enterre sa mère et, c'est une évidence, est complètement largué. Sans repère, sans limite, il interloque, met mal à l'aise, arrache un sourire et le fige tour à tour. Et, foi de spectateur, c'est un rare plaisir que de se laisser ballotter ainsi entre comédie et mélodrame, jouet d'émotions contradictoires, entre lard et cochon, sans trop savoir s'il est indécent d'en rire ou ridicule de se laisser émouvoir. 
En reproduisant méthodiquement son motif de déconstruction, mentale, sociale, affective, le film brosse le portrait de ce brave flic d'un trou perdu (quelque part au sud) qui assiste, impuissant, à la désintégration progressive mais inéluctable de sa vie. Avec la mort de sa mère, c'est visiblement une digue qui a cédé. La garde de sa fille – trois pauvres jours par semaine qu'il tente tant bien que mal de convertir en affection paternelle – lui est dorénavant refusée par son ex. Son boulot – sa mission, son dernier lien avec le monde extérieur – lui est retiré par une hiérarchie qui s'inquiète des conséquences de ses errements. Tout part à vau-l'eau. La nécessité de faire bonne figure ne résiste pas aux assauts de désespoir qui ravagent tout sur leur passage.

Toujours sur le fil, Jim Cummings parvient, aussi bien par son interprétation exubérante que par sa réalisation d'une précision et d'une sobriété exemplaires, à nous embarquer dans la dégringolade de l'officier Jim Arnaud qui a tout du cauchemar éveillé. Au-delà du premier malaise, il réussit surtout à nous faire aimer cet homme intranquille, à nous attendrir, à nous faire rire, vibrer, trembler, au spectacle de sa danse au bord de la falaise. Et dresse en creux le portrait attachant d'une Amérique d'en bas, sonnée par les crises, en perte de repères, qui s'efforce en vain de ressembler à son portrait de nation forte, à sa mythologie triomphante, invincible, qui a tellement de plomb dans l'aile. Une Amérique qui fait ce qu'elle peut, avec sincérité. Avec, au bout du chemin, peut-être, la promesse informulée d'un nouveau départ, d'une seconde chance. Comme celle à laquelle aspire le couple prêt à prendre la route dansThunder road, la chanson : « Oh-oh come take my hand / We’re riding out tonight to case the promised land ». (Utopia)

Vox (Fréjus) : mercredi 19 et vendredi 21 16h, 20h45, jeudi 20 14h, 20h45, samedi 22 14h, 21h, dimanche 23 16h, 20h30, lundi 24 14h, 21h, mardi 25 16h, 18h30

 

LE PAPE FRANÇOIS, UN HOMME DE PAROLE

Wim WENDERS - documentaire Italie 2018 1h36mn

 

Ça vous en bouche un coin : la bouille du pape dans la gazette d’Utopia et qui plus est pour un film commandé par le Vatican lui-même à Wim Wenders...... J'en connais plus d'un parmi vous chez qui la simple évocation de l'Église, ses pompes et ses œuvres, provoque une crise d'urticaire et qui s'étonnent déjà qu'on recommande et qu'on loue ce film. Certains cinéphiles, pourtant fans du cinéaste, sont prêts à renier Wenders pour avoir réalisé un documentaire où il ne cache pas être tombé sous le charme d'un pape qu'il apprécie pour son choix de rompre avec la prudence et la tiédeur habituelle de l'Église. Un pape qui choisit François d'Assise comme modèle, refuse les signes extérieurs de richesse, préfère habiter dans un endroit relativement modeste plutôt que sous les ors du Vatican, plaide la bienveillance pour tous (qui suis-je pour juger ?), prêche écologie et décroissance, fait inscrire dans le Catéchisme une condamnation claire de la peine de mort (jusqu'alors, l'Église l'admettait dans certains cas) et voit sa popularité baisser dans les sondages pour avoir rappelé sans relâche la nécessité d'accueillir les migrants, apportant dernièrement son soutien à l'Église italienne qui s'oppose de plus en plus à la politique anti-immigration de Matteo Salvini... Ce pape-là dérange l'ordre établi, certes, assurément !

Pas assez ! diront certains, mais on perçoit bien dans le film qu'au plus haut de la hiérarchie de l'institution, il énerve ferme, et les fidèles les plus conservateurs de l'église ont du mal à retenir leurs critiques, à deux doigts de remettre en cause la sacro-sainte infaillibilité papale. Quant aux chefs d'État qui défilent pour lui donner l'accolade, on voit bien qu'ils s'agacent, dans les coulisses, de ses discours sur l'immigration, l'écologie, la dictature de l'économie et les excès du libéralisme... 
Il serait néanmoins excessif de prétendre comme certains médias américains que ce pape-là est « marxiste »... Mais c'est égal, à une époque où un cynisme grinçant est devenu le style dominant, où l'individualisme et la vision à court terme sont partagés par le plus grand nombre, il est plutôt bienfaisant d'entendre le « souverain pontife » défendre comme une évidence « le bien commun », une gestion durable et économe des bienfaits de notre mère nature, suggérant aux cardinaux rassemblés de se mettre au diapason de son modèle François d'Assise en réduisant leur consommation à ce qui leur est nécessaire...
On le suit dans ses voyages, notamment en Amérique Latine, au contact direct des gens, qu'il aime toucher, qu'il aime embrasser... et il y a une chaleur sincère dans ces échanges chaleureux dont on voit bien qu'ils ne datent pas d'hier et qu'il est là comme un poisson dans l'eau.

Wenders avoue que dans ses rêves les plus fous, il n'aurait jamais imaginé faire un jour un film sur un pape... Il a fallu une conversation avec le responsable de la communication du Vatican, grand connaisseur du cinéma, pour qu'il se décide : « il ne m'a donné aucune consigne, ni sur le type de film, ni sur le concept, la production devait être indépendante, j'avais carte blanche. C'était très excitant ». Tout lui était ouvert. Plutôt qu'une biographie, il a choisi de faire le film « avec » le pape, où sa parole prend une place essentielle, directe, sans filtre, spontanée... François livre ses convictions, comme à bâtons rompus, avec un humour qu'on n'attendait pas ici, et un sens de la communication sans faille, loin du personnage imposant que la fonction évoque : n'est-il pas un des représentants de la plus grande religion du monde (on recense deux milliards et demi de chrétiens, dont la moitié de catholiques) ? Une parole qui compte même pour les mécréants qui reconnaîtront là le sceau même du bon sens paysan : « avec des films, on ne peut pas changer fondamentalement le monde, mais l'idée du monde, oui ». (Utopia)

Vox (Fréjus) : mercredi 19 et vendredi 21 16h15, jeudi 20 et dimanche 23 14h, samedi 22, 14h, 16h, lundi 24 16h10, mardi 25 14h, 20h45

 

MA FILLE

(FIGLIA MIA) Laura BISPURI - Italie 2018 1h37mn VOSTF - avec Valeria Golino, Alba Rohrwacher, Sara Casu, Udo Kier... Scénario de Francesca Manieri et Laura Bispuri.

 

Vittoria, dix ans, vit avec ses parents dans un village reculé de Sardaigne. Un jour de fête, elle rencontre Angelica, une femme dont l’esprit libre et l’attitude provocante tranchent avec le caractère posé de sa mère, Tina. Vittoria est fascinée, mais sa mère ne voit pas d’un bon œil ses visites de plus en plus fréquentes à la ferme où Angelica vit comme hors du monde. Elle ne sait pas que les deux femmes sont liées par un secret. Un secret qui la concerne, elle…

Tout commence par un rodéo. Une fête locale où Vittoria rencontre pour la première fois Angelica. Il n’y a pas que les cowboys qui vont être secoués dans Figlia mia. Plus encore que les personnages, ce sont nos attentes et nos conventions (celles sur la femme, la famille, l’éducation…) que Laura Bispuri va bousculer sans ménagement. Tout comme dans son précédent film, le mystérieux Vierge sous serment, la réalisatrice nous montre une féminité qui se construit loin des clichés, et nous présente sous un jour tout à fait normal une situation qui pourrait pourtant faire se dresser les cheveux sur les têtes les plus coincées. Sans introduction explicative, elle nous met d’emblée sur la selle et zou : plongés dans le quotidien de ces trois personnages féminins, à nous d’essayer de deviner qui est la mère et qui est la fille, qui éduque qui dans ce drôle de drame.
Opposant la sage Valéria Golino à l’exubérante Alba Rohrwacher (une fois de plus géniale, cette fois-ci dans le rôle d’une épave sexy-déglinguée), Figlia mia fait mine d’utiliser les antagonismes de la comédie. Bispuri fait mine également de respecter les archétypes de la femme italienne. Sauf qu’ici la maman et la putain ne sont là pour personne d’autre que leur fille, et les mecs peuvent bien aller se faire voir. Vittoria et ses deux mamans vivent en effet dans un monde presque sans hommes : à l’image du père taiseux de la fillette, ceux-ci existent, sont même bien écrits, mais sont complètement satellites à l’intrigue ou ne servent que de plans cul anonymes. Ce qui se trame ici ne les concerne pas. Le mystérieux secret qui lie les trois héroïnes, c’est une affaire de femmes.
Figlia mia n’est pourtant pas une comédie. On n’y perd jamais de vue les émotions à vif des protagonistes, même lorsque celles-ci sont sur le point d’être avalées par les décors de cette campagne sarde. Le temps de deux plans en miroir, Golino et Rohrwacher fondent chacune en larmes, l’une dans un nuage de poussière solaire, l’autre dans la clarté de la lune, l’effet est remarquable. Sans rien révéler, le scénario de Laura Bispuri lance surtout des pistes fort mélodramatiques, mais qui sont sans cesse contrebalancées par une subtilité d’écriture, ainsi qu‘une subtilité intellectuelle : ici, si les femmes luttent, ce n’est jamais pour un homme (ou pour une éventuelle transposition lesbienne). Face à leurs hommes-objets, ces femmes-là sont des sujets.

Pour toutes ces raisons, alors même qu’il n’est à aucun moment question d’homosexualité ou d’homoparentalité, il y a pour qui sait lire entre ces lignes-là quelque chose d’éminemment « queer » et subversif dans Figlia mia. Sous des apparences de mélo féminin des chaumières, le film nous raconte comment un vent de folie anarchique et enthousiasmant vient redistribuer les rôles familiaux. Un bien beau rodéo.

(G. Coutaut, filmdeculte.com)

Vox (Fréjus) : mercredi 19 14h, 18h, jedui 20 16h, 20h45, vendredi 21, dimanche 23 14h, 18h30, samedi 22 14h, 19h15, lundi 24 14h, 17h45, mardi 25 14h, 20h45

 

 

SOFIA

Écrit et réalisé par Meryem BENM'BAREK - Maroc/France 2018 1h20mn VOSTF - avec Maha Alemi, Lubna Azabal, Faouzi Bensaïdi, Sarah Perles...

 

C’est un Maroc complexe, que l’on voit peu au cinéma, que nous montre ce premier film percutant. Il commence par l’histoire presque banale d’une jeune fille, Sofia, pour embrasser des enjeux qui dépassent largement ceux du simple cadre familial. D’ailleurs, la première phrase du film donne le ton : ici, « sont passibles d’emprisonnement toutes personnes ayant des relations sexuelles hors mariage. »

Sofia… Avec ses airs maussades de chatte échaudée, on croirait presque qu’elle est une de ces « fatmas » embauchées au service d’une famille bourgeoise casablancaise tant on a du mal à deviner qu’elle en fait partie intégrante. Pourtant ce sont bien ses oncle et tante auxquels elle apporte les plats ; et la jolie demoiselle à leurs côtés, svelte et élégante, est bel et bien sa cousine Lena. Au premier coup d’œil, il semble clair que les deux jeunes femmes n’ont de commun que le nom et qu’elles ne sont pas de la même extraction sociale. Lena a l'élégance naturelle, un niveau culturel suffisant pour boucler ses études de médecine et devenir indépendante, l’aisance et l’assurance de celles qui sont bien nées. En témoignent son maquillage discret, ses vêtements occidentaux, tandis que Sofia transpire fébrile sous une Djellaba informe qui semble la prédestiner à une vie arrangée par d’autres. Lena ne lui prêterait d’ailleurs guère attention si elle ne se sentait investie de son rôle de future toubib. Car sa cousine a beau essayer de minimiser la chose, les grimaces que lui arrachent les maux de ventre qui régulièrement l’assaillent deviennent progressivement difficiles à dissimuler. Quand enfin elle se laisse examiner par Lena, à l’abri des regards, dans l’intimité de la cuisine, le diagnostic est cinglant : Sofia est enceinte, voire au bord d’accoucher. L’enfant à naître devenant une preuve criante que la jeune fille en fleur a fauté, hors mariage. Une grossesse tellement impensable et si peu désirée qu’elle ne l’a même pas ressentie, ni soupçonnée.

Prétextant l’amener à la pharmacie, Lena embarque sa cousine dans un périple palpitant entre hôpitaux, postes de police et bas quartiers de Casablanca dans l’espoir de trouver une solution tout en cachant la situation à la famille. Plus l’intrigue avance, monte en puissance, plus on mesure combien cette course contre la montre est désespérée. Trouver une main tendue dans un pays qui promet la geôle aux êtres secourables est quasiment peine perdue. C’est un poids terrible qui pèse tant sur les épaules des soignants qui pourraient être compatissants que sur celles des fonctionnaires qui collaborent peu ou prou à un système injustement répressif. Plus Sofia se tord de douleur sous l’effet des contractions, plus on doute qu’elle puisse trouver un havre où accoucher en paix. Et quand bien même, il lui faudrait encore dénoncer un géniteur ou un violeur dans l’espoir, si ce n’est d’éviter, du moins de réduire la sentence qui menace de s’abattre sur elle. Mais on devine qu'une peine acceptée et purgée ne serait même pas suffisante pour endiguer la vindicte populaire. Quelques instants de tendresse ou de désir chèrement payés ! se dit-on, mais rien ne sera, là encore, aussi simple qu'on l'imagine. 

L’histoire de Sofia, très réaliste, est l’occasion d’aller explorer les arcanes cachés d’une société qui, sous ses airs modernistes, maintient une partie de sa population (féminine comme masculine) dans des carcans séculaires. Le film devient alors dénonciation sociologique et politique, jamais démonstrative mais ô combien efficace. (Utopia)

Vox Fréjus : mercredi 15, jeudi 16 18h30, vendredi 21 et mardi 25 14h, samedi 22 18h10, dimanche 23 20h30, lundi 24 15h55

 

BURNING

LEE Chang-Dong - Corée du Sud 2018 2h28 VOSTF - avec Yoo Ah-in, Steven Yeun, Jeon Jeong-seo... Scénario de Lee Chang-Dong et Oh Jung-mi, d'après une nouvelle de Haruki MurakamiFestival de Cannes 2018, Prix de la Critique Internationale (Fipresci).

 

Lors du dernier Festival de Cannes, la presse internationale, quasi unanime, avait fait de Burning son grand favori pour la Palme d'or… le jury en a décidé autrement ! Mais peu importent les récompenses, le film du coréen Lee Chang-Dong est une réussite impressionnante. Transposant en Corée la nouvelle du grand écrivain japonais Haruki Murakami, Lee Chang-Dong nous donne une œuvre magnétique, aux images d'une beauté hypnotique. Dès qu’on y pénètre, on est rivé aux pas des personnages, qu’on n’a plus envie de lâcher. On s’attache à eux, à leurs errances, à leurs silences effarouchés. On est pris par un récit intrigant qui ne cesse, plus il avance, de gagner en densité. On est envoûté par la poésie qui s’immisce subtilement dans les détails infimes et improbables de la vie.

Tout commence par un coup de foudre, dans un endroit qui n’a rien de romantique, en plein quartier commercial de Séoul. Lee Jong-soo effectue une banale livraison pour son boulot lorsqu'une jeune femme de son âge, tous sourires dehors, le ferre de son regard espiègle, plus acéré qu’un hameçon. C’est qu’il faut drôlement insister pour se faire remarquer par ce charmant garçon qui semble passer un peu à côté de la vie et qui regarde d'ailleurs la fille d'un air hébété quand elle l’interpelle par son nom : entre eux un passé qu’il a oublié, à moins qu’il n’ait jamais existé ? Cette question nous titillera tout au long du film, entêtante, jusqu’à devenir obsessionnelle. En tout cas, à cet instant-là, devant un étal de gadgets clinquants, notre livreur tombe irrémédiablement sous le charme de celle qui dit être son ancienne camarade d’école. Plus tard dans la soirée, autour de quelques verres de bière et de soju, Jong-soo boit chaque parole, chaque geste de la pétillante Haemi tandis qu’elle se délecte de quartiers de mandarines imaginaires qu’elle épluche avec grâce, en fervente pratiquante de la pantomime… Entre ses mains, la réalité parait soudain plus virtuelle que les rêves, tant il lui suffit de la réinventer. 
Le jeune homme a à peine le temps de goûter à cette douce complicité naissante que la donzelle lui annonce son départ en Afrique, tout en lui demandant de veiller sur son appartement durant son absence. Bien que Jong-soo doive régler en parallèle une histoire familiale épineuse, il vient chaque jour, méticuleusement, changer l’eau d’un chat invisible… Il respire les parfums de la femme aimée, espère la chaleur de sa peau dans les froissements de ses draps. L’attente se fait lumineuse, à l’image de l’unique rayon de soleil fugace qui pénètre chaque jour un bref instant, par ricochet, dans le minuscule appartement. 
Mais quand Haemi revient de son périple, c’est quasiment au bras d’un autre garçon, aussi rayonnant que Gatsby le magnifique. Tout dans la vie semble sourire à Ben, rien ne peut lui résister. Il fréquente les beaux quartiers, occupe mystérieusement ses journées sans avoir l’air de travailler, roule dans une Porsche rutilante avec laquelle la vieille camionnette brinquebalante de Jong-soo ne saurait rivaliser. Entre les trois se tisse une relation ambiguë, à géométrie variable, presque élastique. Plus le récit avance, plus on comprend qu’on est loin d’avoir compris et émergent une foultitude de scénarios. C’est un film sans cesse intrigant, palpitant, qui à chaque virage qu’il prend se métamorphose en autre chose. Cerise sur le gâteau, c’est une plongée dans une Corée du Sud authentique, dans ses contrastes, ses contradictions. La populeuse Séoul transpire la solitude, ses tours dorées (celles de Gangnam) font toujours plus d’ombre aux quartiers qui plongent dans la précarité. Le high tech de la capitale flirte avec la pauvreté des terres agricoles alentour, depuis lesquelles on entend les borborygmes nord-coréens…(Utopia)

Vox (Fréjus) : jeudi 20 17h50, samedi 22 18h, lundi 24 18h10

 

BLACKkKLANSMAN

Spike LEE - USA 2018 2h15mn VOSTF - avec John David Washington, Adam Driver, Laura Harrier, Topher Grace, Harry Belafonte... Scénario de Charlie Wachtel, David Rabinowitz, Spike Lee et Kevin Willmont, d'après le livre de Ron StallworthGRAND PRIX – FESTIVAL DE CANNES 2018.

 

Mais bon sang qu'on est heureux de retrouver le Spike Lee des grands jours ! Avec ce savoureux BlacKkKlansman né de l’urgence, de l'impérieuse nécessité de rendre coup pour coup au Président Trump, à ses discours nauséeux et au racisme décomplexé qu'il parvient à (res)susciter, Spike Lee, infatigable militant de la cause afro-américaine, revient aux sources de son cinéma : moitié divertissement, moitié tract énervé, un cinéma percutant, drôle et combatif. Et c'est peu dire que ça vous fouette les sangs. La comédie sociale hyper-maligne, écrite au cordeau, habille un thriller politique acéré qui tisse des liens entre la reconstitution historique et l'actualité la plus brûlante – le tout enrobé dans un hommage enthousiasmant à la blaxploitation des années 1970. Et le plus épatant dans tout ça ? Se dire que, sous un scénario au prétexte quasi-invraisemblable, derrière ses rebondissements improbables, tout est documenté, tout est vrai de vrai !

Nous sommes en 1978, à Colorado Springs, charmante bourgade sise au centre géographique des USA. Une idée de l'Amérique profonde, peut-être pas exactement le coin le plus progressiste de la galaxie, notamment en matière de mixité raciale. Le Civil rights act, qui interdit toute forme de discrimination, a été voté en 1964, mais dans ce coin – comme dans une palanquées de bleds chez l'Oncle Sam –, les mouvements suprémacistes blancs, Ku Klux Klan en tête, restent vivaces. Et même hors ces sociétés plus ou moins secrètes à l'idéologie putride, les mentalités peinent à évoluer. Il y a objectivement loin de la théorie de l'égalité des Afro-américains à la mise en pratique en terme de droits, de traitement, de considération. Par exemple, au poste de police de Colorado Springs, on vient enfin de recruter le premier officier noir. Il s'appelle Ron Stallworth et, pour nombre de ses collègues, difficile d'imaginer qu'un descendant d'esclave puisse avoir la moindre compétence à mettre au service de leur noble mission. Vaguement considéré comme un dommage collatéral, une concession politique faite à la rue, une démangeaison en uniforme, on le colle aux archives – avec pour principale mission de résister sans moufter aux quolibets racistes des collègues. Or, le truc de Ron Stallworth, c'est enquêter, infiltrer, jouer, comprendre et démanteler. Faire un vrai boulot de flic. L'occasion – une petite annonce dans le canard local appelant à venir grossir les rangs du tristement célèbre Ku Klux Klan – fait le larron : en se faisant passer pour un extrémiste, Ron contacte le groupuscule de suprémacistes blancs, adhère, infiltre, grimpe rapidement les échelons – et se voit rapidement convié à en intégrer la garde rapprochée, entretenant au passage un rapport privilégié avec le « Grand Wizard » du Klan, David Duke. Tout ça se passe évidemment par téléphone et par écrit, pas question de montrer sa trombine couleur charbon… Flip Zimmerman, un des rares collègues un peu évolués de Stallworth, se fait donc passer pour Ron lors des rendez-vous avec les membres du groupe et apprend ainsi qu'une opération meurtrière se prépare. Ensemble, Stallworth et Zimmerman, le Noir et le Juif, font équipe pour neutraliser le Klan.

Mené à un train d'enfer, le thriller de Mister Lee prend aux tripes, étreint, émeut, amuse – et vous fait réviser fissa vos rudiments d'histoire du Mouvement des droits civiques aux USA. Parsemant les dialogues d'allusions (très peu) voilées à l'actualité trumpienne, et amenant in fine le film sur le terrain de la terrifiante actualité, le Doctor Spike signe un magnifique pamphlet politique qui mérite, haut la main, son Prix cannois – pour être parvenu, en deux heures, avec talent et humour, à ranimer la flamme de notre indignation. (Utopia)

 Vox (Fréjus) : mercredi 19 et mardi 25 en VF 18h, vendredi 21 18h en VO, dimanche 23 17h50 en VO

LE POIRIER SAUVAGE

Nuri Bilge CEYLAN - Turquie 2018 3h08mn VOSTF - avec Aydin Dogu Demirkol, Murat Cemcir, Bennu Yildirimlar, Hazar Ergüçlü, Serkan Keskin... Scénario de Alin Aksu, Ebru Ceylan et Nuri Bilge Ceylan.

Après le magnifique Winter sleep, Nuri Bilge Ceylan nous offre ce qu'il faut bien appeler un nouveau chef d'œuvre. Une fresque familiale intimiste d'une ampleur inégalée, d'une richesse, d'une complexité, d'une profondeur inépuisables, d'une beauté visuelle renversante. Alors oui ça dure trois heures, oui c'est très dialogué, oui ça demande un effort d'attention et de disponibilité de la part du spectateur, mais c'est peu de dire que ça vaut le coup !

« Qu’il filme un procureur et un médecin à la recherche d’un cadavre introuvable (Il était une fois en Anatolie, 2011), un comédien-hôtelier vaniteux, soudain contesté par sa sœur et sa jeune femme (Winter Sleep, 2014) ou, ici, un jeune homme, lentement amené à ressembler à un père qu’il croit mépriser, Nuri Bilge Ceylan peint des fresques. D’une ampleur presque anachronique en un temps où il faut être bref, où l’esquisse tient lieu de psychologie et où l’imaginaire s’estompe sous la vérité factice des faits divers.
Le cinéaste turc, lui, mise sur la durée. Et c’est cette durée qui lui permet de saisir, comme dans les romans d’apprentissage de jadis, ceux de Tolstoï ou de Stendhal, le destin fluctuant et l’évolution progressive de personnages en butte à eux-mêmes, à la vie qu’ils mènent, à celle que la société leur fait mener.
Sinan vient de terminer ses études. Jadis, pour se sortir de sa condition, Julien Sorel avait le choix entre « le rouge et le noir » – l’armée ou la prêtrise. Lui, ce serait entre l’enseignement et la littérature. Mais, à condition même de réussir un concours complexe qu’il s’apprête à rater, 300 000 apprentis profs attendent déjà un poste. Quant à ce qu’il écrit, nul n’en veut : personne ne s’intéresse à ses émois devant la culture populaire, ou à la beauté d’un arbre noueux et ratatiné, le poirier sauvage du titre. Non : le voilà bon pour le service militaire, qu’il attend avec une angoisse mêlée de résignation.
Revenu dans son village natal, Sinan fait des rencontres. La fille merveilleuse qui osait tout affronter, autrefois, et qui, ça y est, a rendu les armes : prête à épouser un bijoutier qui la rendra riche et malheureuse. « Tout ça… la vie… semblait à notre portée. Elle est si loin de nous, désormais » dit-elle. Au téléphone, Sinan parle avec un copain, devenu flic anti-émeute qui apaise son stress en tapant comme un forcené sur les manifestants. Sa route croise, aussi, celle d’un ami, devenu rabbin, avec qui il discute – et ce n’est pas simple – sur l’infaillibilité du Coran.
Et surtout le voilà confronté à son père, prof presque retraité, devenu joueur invétéré, au point d’emprunter sans jamais rendre, au point de voler, peut-être, au risque de déshonorer les siens… Comment pourrait-il concevoir que ce père réprouvé, crânant du mieux qu’il peut pour masquer sa déchéance, ait pu être, jadis comme lui : ardent et fou d’espoir. Il le réalise, pourtant, insensiblement. Et c’est comme si, alors, leurs deux désillusions se rejoignaient, se répondaient, se complétaient…

Entrecoupé de longues parenthèses et de plans magiques, le film se resserre, en définitive, sur ce père dévoyé et ce fils qui le deviendra, sans doute : la déraison étant la seule façon de survivre dans la Turquie d’aujourd’hui…
Le Poirier sauvage est un film hors norme, qui nous transporte par sa maîtrise, son lyrisme, son audace tranquille (on songe au discours contradictoire des imams zigzaguant sur un chemin escarpé). Voir un cinéaste, au sommet de son art, construire ainsi, de film en film, une œuvre que l’on sait, désormais, importante, donne le frisson. » (d'après Télérama, Festival de Cannes 2018)

 VOX (Fréjus) : mercredi 15 14h, jeudi 20 16h, vendredi 21 16h15, samedi 22 15h45, dimanche 23 14h30, lundi 24 19h30, mardi 25 17h

Lorgues : mercredi 19 15h, vendredi 21 19h20, lundi 24 19h

Cotignac : lundi 24 20h30

 

SAUVAGE

Écrit et réalisé par Camille VIDAL-NAQUET - France 2018 1h37mn - avec Félix Maritaud, Eric Bernard, Philippe Ohrel, Marie Seux... Festival de Cannes 2018 : Semaine de la Critique.

 

L’an dernier, Félix Maritaud jouait un second rôle dans 120 Battements par minute, de Robin Campillo. Cette année, on ne voit que lui, époustouflant, dans Sauvage, premier long métrage de Camille Vidal-Naquet. C’est le portrait d’un prostitué qui en aime un autre, nettement moins gay que lui, même s’ils vendent tous deux leur corps à des hommes, en lisière d’un bois, près d’un aéroport. Leo, 22 ans, tapin sentimental, est « sauvage » au sens où il a peu d’éducation, un squat pour domicile, aucune inhibition apparente et une certaine résistance à tout ce qu’il encaisse comme à tout ce qu’il ingère… (L. Guichard, Télérama)

Lorgues : mercredi 19 18h30, dimanche 23 21h15, lundi 24 17h

 

 

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