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CINE_CLUB ENTRETOILES

Le 11/12/2025

 

Cinéclub

 

Mercredi 28, jeudi 29, vendredi 30 janvier, lundi 2 et mardi 3 février 2026 à 17h50

DEUX PROCUREURS

 

Écrit et réalisé par Sergueï LOZNITSA - Europe 2024 1h58  VOSTF - avec Aleksandr Kuznetsov, Aleksandr Filippenko, Anatoliy Belyy... D’après la nouvelle de Georgy Demidov.

Où que le regard se tourne, la réalité semble perdre toute rationalité, le haut devient le bas, le bourreau la victime, le tyran l’opprimé… Chaque individu se retrouve prisonnier de sa propre boucle algorithmique, face à son double informationnel monstrueux, à ses peurs les plus intimes amplifiées jusqu’à la déraison par des images produites par des intelligences artificielles (dé)génératives qui tendent de plus en plus à s’auto-alimenter. Nos sociétés n’en sont que plus fragilisées, les totalitarismes se nourrissant de ces mécanismes pour arriver au pouvoir et s’y maintenir. Alors que les scientifiques, le pouvoir judiciaire, garant de l’État de droit, et les journalistes qui documentent le réel sont de plus en plus attaqués, il n’a jamais été aussi nécessaire de se replonger dans l’analyse de ces monstres du XXe siècle que l’on croyait connaître et qu’on imaginait disparus.
Sergueï Loznitsa a réalisé peu de fictions, mais toujours des paraboles à l’expressivité, au grotesque monstrueux, et à l’humour extrêmement marquant (My Joy, Donbass, Une femme douce…). D’abord mathématicien spécialisé en intelligence artificielle à l’Institut de Cybernétique de Kiev, il s’emploie surtout, depuis sa bifurcation vers le cinéma dans les années 1990, à chroniquer la réalité de son pays, l’Ukraine, de ses origines soviétiques à la guerre avec la Russie, à travers de nombreux films documentaires : en particulier Le Procès en 2018, basé sur les archives d’un procès-spectacle stalinien de 1930, où des scientifiques soviétiques s’accusèrent publiquement de crimes qu’ils n’avaient jamais commis, instaurant la peur et la suspicion, et annonçant les grandes purges staliniennes de la fin des années 30. L’esthétique hypnotisante de ces images carrées en noir et blanc a nourri son adaptation de la nouvelle de Georgy Demidov (ces archives devaient même à l’origine être utilisées dans la fiction). Arrêté en 1938 à Kharkiv, où il travaillait comme physicien expérimental à l’Institut Technique, Demidov a passé quatorze ans au Goulag, dans les camps qu’il décrivait comme des « Auschwitz sans fourneaux ». Issu de cette expérience, Deux procureurs, écrit en 1969, ne put être publiée que quarante ans plus tard, en 2009.  Inspiré par l’histoire du Capitaine Kopeikin des Âmes mortes de Gogol, avalé par la bureaucratie du régime tsariste à St Pétersbourg, par Le Procès de Kafka, par les contes populaires russes et la thématique du double que l’on retrouve dans de nombreuses paraboles fantastiques, Sergueï Loznitsa a fait de cette nouvelle un conte grinçant et cauchemardesque, une peinture excluant toutes couleurs vives, ne laissant que noir, gris, brun, et par endroits rouge sang… tournée en partie à Riga, dans une prison datant de l’époque impériale russe, récemment fermée pour insalubrité.
1937. Des milliers de lettres de détenus accusés à tort par le régime soviétique sont brûlées dans une cellule de prison. Contre toute attente, l’une d’entre elles arrive à destination, sur le bureau du procureur local fraîchement nommé, Alexander Kornev, bolchévique idéaliste et intègre. Lequel fait tout pour rencontrer le prisonnier, Ivan Stepniak, procureur lui aussi, torturé et proche de la mort, qui lui demande de faire connaître cette injustice. Kornev, agissant selon ce qu’il croit être logique et juste, persuadé qu’il s’agit d’une erreur, va tenter de porter ce témoignage à la connaissance des plus hautes autorités, et découvrira en chemin la réalité du monde totalitaire qui l’entoure…
La composition très subtile des plans fixes qui composent le cadre implacablement carré, scène après scène, de cette histoire, renforce l’aliénation de ce personnage de conte. Le film est à l’image des constructions mathématiques absurdes et fascinantes d’Escher, telle cette Maison aux escaliers où plus rien n’a de sens, dont la mécanique savante emprisonne l’individu pour l’éternité dans une infernale machine. Évoluant dans des décors à l’architecture expressionniste massive et écrasante, rencontrant des personnages au sourire grimaçant et au visage d’une froideur terrifiante, Kornev est comme cet homme qui l’interpelle dans un escalier de l’immeuble au siège de l’administration : « je cherche la sortie ».(Utopia)

 

 
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