Depuis "Senses", Hamaguchi s’est imposé comme un cinéaste à part, pour qui le temps n’a pas de vocation à être elliptique. Dans ses œuvres, on va au plus profond des âmes, des voyages au cœur de l’intime, où la grâce tutoie souvent le sublime. Si pour la première fois, le réalisateur japonais pose sa caméra en France, il n’a pas abandonné ses méthodes et l’essence de sa filmographie, nous offrant un nouveau récit bouleversant, où la pudeur des personnages ose s’oublier pendant quelques instants, dans des petits gestes, dans les silences au milieu des logorrhées.
Pendant plus de 3 heures, "Soudain", au titre presque ironique, nous montre une directrice d’EHPAD, en proie à des difficultés d’autorité avec ses équipes, pas toujours réceptrices aux pratiques de leur dirigeante. En effet, Marie-Lou ne compte pas faire de son établissement un énième mouroir, d’autant plus dans un pays récemment ébranlé par plusieurs scandales de maltraitance. Elle déploie ainsi le concept d’« humanitude », qui vise à accompagner les séniors dans le respect de leur dignité, en mettant notamment l’accent sur l’autonomie des personnes âgées et la mise en place d’un lien bienveillant et empathique entre l’aidant et le patient.
Si vous n’êtes pas familier avec ce précepte, ne vous inquiétez pas, le film vous en donnera tous les détails, en long, en large et en travers. C’est extrêmement bavard, cela devrait être soporifique. C’est tout le contraire, l’art du dialogue du metteur en scène touche ici au transcendant, aboutissant à un résultat saisissant, d’une ampleur aussi puissante que l’est paradoxalement la modestie de l’ensemble. Surtout, le métrage n’est jamais une exploration théorique, les paroles sont libres, fluides, on n’explique pas, on se livre, on se révèle, on se regarde. Même lorsqu’il s’agit d’immortaliser un paperboard avec des schémas sur le capitalisme, l’objectif ne s’éloigne jamais de cette émotion qu’il arrive à capter, de ces hésitations dans la voix qui disent tout.
Car "Soudain" est aussi un instantané d’une rencontre qui change une vie. Comme pour les Jesse et Céline de "Before Sunrise", le hasard aboutit à une entente fusionnelle, peu importe la nature des sentiments qui la bâtissent. Ryūsuke Hamaguchi s’intéresse alors aussi bien à cette relation naissante qu’à ses multiples potentialités, celles qui se réaliseront peut-être et celles vouées à rester chimériques du fait de l’état de santé de l’une des deux protagonistes. Tel un cadeau de début de ce Festival de Cannes 2026, le film est une plongée déchirante et épurée au cœur de la psyché de deux êtres, une œuvre lumineuse où les émotions sont vives, brutes, sans artifice. On en ressort le cœur déchiré, abasourdi par une telle maîtrise cinématographique. Et on se dit que trois heures peuvent donner le ressenti de quelques secondes. (Abus de ciné)