L'OEUF DE L’ANGE
Vendredi 13 mars 2026 à 20H30
(TENSHI NO TAMAGO) Écrit et réalisé par Mamoru OSHII - film d’animation Japon 1985 1h11mn VOSTF - Direction artistique : Yoshitaka Amano.
Immeubles détruits et terres dévastées, aucune âme à l’horizon, si ce n’est d’étranges pêcheurs sans visage ; tout est vide et sans lumière. Une fillette aux traits angéliques déambule en couvant un œuf mystérieux, à travers une ville en ruine, reste d’un cataclysme inconnu, véritable déluge au sens biblique. Elle est bientôt accompagnée d’un homme portant une imposante et étrange croix à l’usage incertain – arme ? relique ? Étendard ? – de ses mains aux paumes recouvertes de bandages, comme pour soigner ses plaies christiques – ou antéchristiques. Tous deux sont à la recherche d’un oiseau, une colombe augurale portée disparue, celle jamais revenue annoncer la fin du déluge – histoire de fin du monde mais aussi de renaissance – à l’origine de la nuit perpétuelle décrite plus haut.
Drame psychologique, allégorie biblique, récit post-apocalyptique, etc. sont autant de termes échouant à définir L’Œuf de l’ange. Il s’agit du film le plus personnel de son auteur, Mamoru Oshii, son premier chef-d’œuvre avant les deux Patlabor et le cultissime Ghost in the shell, dix années plus tard. Œuvre onirique à l’ambition prémonitoire (Akira arrive trois ans plus tard), le long métrage trouve largement sa place auprès d’autres sommets du cinéma d’animation expérimental tel que La Belladone de la triste (ressorti sous le titre Belladonna en 2016) et La Planète sauvage, pour ne citer qu’eux. Originellement un OAV (pour Original Animation Video), une production audiovisuelle destinée initialement à l’exploitation physique ou télévisuelle, sans distribution en salle, les soixante-dix minutes de L’Œuf de l’angereprésentent un tour de force technique et artistique.
Dans l’animation japonaise des années 1980, il y a comme une bifurcation symbolisée par la figure de Toshio Suzuki. Producteur sur L’Œuf de l’ange, il cofonde la même année les studios Ghibli (dont il est toujours producteur en chef) avec Hayao Miyazaki et Isao Takahata. Deux écoles d’animation pour deux visions postdiluviennes : aux espoirs des sociétés solidaires à tendance écologique de Nausicaä de la vallée du vent, sorti un an plus tôt, répondent la solitude et l’errance des personnages de Mamoru Oshii. Contrairement aux films du célèbre studio, le récit joue la carte de l’économie, tant pour les dialogues que pour le montage (le film ne compte qu’environ 400 plans !), et d’une palette quasi-monochromatique sublimant le dessin des paysages et des personnages. Pour cause : la présence à la direction artistique de Yoshitaka Amano (le père de l’identité visuelle d’une grande partie de la saga de jeux vidéo Final Fantasy) et son style soigné et romantique complète à merveille la mise en scène élégiaque d’Oshii, dont le symbolisme fascine encore quarante années plus tard. (Utopia)
A NORMAL FAMILY
Vendredi 14 mars 2026 à 14H00
Réalisé par HUR Jin-ho - Corée du sud 2024 1h56 VOSTF - avec Sul Kyung-gu, Jang Dong-gun, Kim Hee-ae, Claudia Kim... Scénario de Hur Jin-ho et Park Eun-kyo, d’après le roman Le Dîner de Herman Koch .
C’est cinglant. Dans la veine, clairement revendiquée, du décapant Parasite de Bong Joon-ho, A normal family est une réjouissante autant qu’effroyable satire de la bonne société coréenne, doublée d’un dézingage en règle de la famille bourgeoise « normale », comme le promet le titre. Rapports de classe houleux, amours filial et parental soumis à des secousses sismiques de magnitude 8 à 9, jalousies aigres, fratrie dysfonctionnelle, relations incertaines aux écrans, à la violence et au monde réel, sens moral et éthique personnelle à géométries variables… tout ça maintenu sous pression dans une ambiance des plus feutrées : on navigue tout de même entre la classe moyenne-haute et la classe haute-haute de Séoul. À ma gauche, la famille (recomposée) du frangin « qui a réussi ». Avocat cinquantenaire qui se vend (très cher) au plus offrant, se fait fort de faire acquitter un meurtrier (pourvu qu’il ait les moyens de s’offrir ses services), qui a une petite bonne à la maison et exhibe comme un trophée sa jeune et sculpturale seconde épouse – et qui fait l’aumône à son petit frère de l’inviter dans le resto de luxe qu’il choisit pour régler les problèmes de famille (par exemple : trouver une pension, de luxe également, pour caser leur vieille maman aussi sénile que méchante). Pas vraiment le gentil de l’histoire, se dit-on in-petto. À ma droite, le cadet sensément « raté » est tout de même chirurgien. Chef de service dans son hosto, il s’efforce de tenir son rang tout en faisant honneur à son serment d’Hippocrate – ce n’est certes pas lui qui, obéissant à la direction, jetterait à la rue un nécessiteux incapable de payer son hospitalisation (oui, ça ne rigole pas avec le système de santé, en Corée). Pas un cador, pas une grande fortune, donc, mais un mec bien. Dirait-on.
On comprend bien que les dîners de famille, rituels obligatoires qui réunissent les deux hommes et leurs épouses légitimes, sont autant d’occasions d’exciter, autour de grands crus hors de prix, les petites haines recuites au cours de discussions à fleurets (à peine) mouchetés. Les uns ne font qu’à peine semblant de masquer leur morgue de dominants, les autres peinent à retenir leurs perfidies envieuses.
Mais voilà : l’avocat a une fille (d’un premier mariage), le chirurgien un fils. Et justement, ce soir-là où les parents jouent à « faire famille », les deux rejetons, deux adolescents qui généralement se calculent à peine, se retrouvent en loucedé à une soirée au sortir de laquelle, libérant sous l’effet de l’alcool une rage trop longtemps contenue, ils commettent, comme on dit, l’irréparable… À la suite de quoi, comme un tuyau d’évacuation fissuré qui laisse la fosse se vider, tout part à vau-l’eau, se retrouve cul par-dessus tête : veaux, vaches, cochons, morale, richesse, éthique, famille, postures, ambitions, convenances, amour, droiture, projets… les gentils, les méchants, tout ça n’a plus guère de sens.
Sous le microscope de Hur Jin-ho, prolifique réalisateur coréen dont trop peu de films arrivent en France (le précédent, formidable April snow, c’était en 2006…), comme disséqués au scalpel par un entomologiste, les personnages de ce drame d’aujourd’hui s’affolent, se confrontent et se révèlent. Leurs bassesses, leur honneur, leur faiblesse et leur violence : c’est toute leur humanité qui est passée au crible d’un conte moral sarcastique et imparable. (Utopia)
HAPPY END
Samedi 14 mars à 16H30
Écrit et réalisé par Neo SORA - Japon 2025 1h53mn VOSTF - avec Hayato Kurihara, Yukito Hida, Yuta, Shina Peng, Ayumu Nakajima... Musique de Lia Ouyang Rusli.

Écouteurs et casque vissés sur les oreilles, Yuta et Kou, lycéens et copains inséparables, arpentent frénétiquement les rues de la nuit tokyoïte à la recherche d’un endroit pour danser, s’évader et écouter de la bonne musique électronique. Entreprise qui pourrait sembler anodine de la part d’un duo d’adolescents de la capitale nippone, mais qui relève ici plus d’une partie de cache-cache risquée avec les autorités que d’une sortie festive entre amis. Et de fait, l’environnement urbain imaginé par le réalisateur nous plonge dans un Japon où le smartphone fait office de carte d’identité, où les lieux culturels sont vus comme des menaces potentielles à l’ordre établi, où rien ne doit dépasser, aucune « mauvaise herbe » ne doit pousser…
À peine sont-ils arrivés dans le hangar accueillant la soirée clandestine, que la police débarque sur la piste, faisant taire le DJ, dispersant violemment le public. Il s’en faut de peu pour que Yuta, Kou et leur bande (Tomu, Ming et Ata-chan) ne se retrouvent en garde à vue. Ils décident alors de poursuivre cette escapade nocturne du côté de leur lycée. Là-bas, ils ont monté un club, non pas d’échecs, mais de recherche musicale… Trompant la vigilance du gardien de l’établissement, ils s’introduisent dans la salle, branchent les enceintes et mixent jusqu’au petit matin. Une nuit blanche plus tard, repue de musique, la petite troupe savoure la chaleur des premiers rayons du soleil. Vient alors une idée à Yuta et Kou, digne des 400 coups : jouer un mauvais tour au proviseur du lycée en faisant pivoter à la verticale sa voiture jaune flambant neuve garée, comme un symbole d’autorité, dans la cour du lycée !
Le lundi matin, c’est avec enthousiasme que les étudiants découvrent le bolide transformé en œuvre d’art, devenu le symbole poétique de la désobéissance à un système rigide, qui ne laisse que trop peu de liberté à cette nouvelle génération contrainte à marcher au pas. Évidemment ce n’est pas l’avis du proviseur du lycée qui, furieux, décide de mener l’enquête pour démasquer les auteurs du délit. Pour cela, il interdit les activités extra-scolaires et installe dans l’école des caméras de reconnaissance faciale contrôlée par I.A. Ainsi, chaque étudiant sera doté d’un certain nombre de points, qui diminuera quand la machine aura décelé une infraction au règlement. Dans ce climat de suspicion généralisée, la relation entre les deux amis est mise à l’épreuve : l’un choisit l’indifférence, l’autre la révolte. Au même moment, le premier ministre annonce à la télévision qu’un tremblement de terre sans précédent pourrait toucher Tokyo dans les prochains jours…« Mes sources d’inspiration sont multiples. Au départ, il y a mon goût pour les films traitant de la délinquance juvénile, comme La Fureur de vivre. Pour écrire mon scénario, j’ai mêlé ces influences cinématographiques à mes propres souvenirs de lycée et d’université. La catastrophe de Fukushima de 2011 a été mon éveil politique et mes opinions ont pu me conduire à couper les ponts avec certains de mes amis. Enfin, il y a cette angoisse quotidienne, quand on vit au Japon, d’un tremblement de terre dévastateur. J’ai alors imaginé le phénomène sismique comme une métaphore de ce monde où la pression monte et peut exploser à tout moment et comment cette peur omniprésente affecterait les gens sur le plan psychologique. » dit le réalisateur Neo Sora, fils du grand compositeur et pianiste Ryuichi Sakamoto, qui réalise avec Happyend une première œuvre très originale, en forme de dystopie questionnant le degré de résilience des nouvelles générations face à l’emprise des forces technologiques et idéologiques à l’œuvre dans nos sociétés. (Utopia)
LOVE ON TRIAL
Samedi 14 mars à 19H00
Réalisé par Kôji FUKADA - Japon 2025 2h03 VOSTF - avec Kyoko Saito, Yuki Kura, Erika Karata, Kenjiro Tsuda... Scénario de Shintaro Mitani et Kôji Fukada. Musique de agehasprings.

Idole : n.f. Image ou statue représentant une divinité, qui est adorée comme s’il s’agissait du dieu lui-même. Par extension, personne qui est adorée par le public. Ex. : ce chanteur est l’idole des enfants. (Petit Larousse)
Le phénomène des idoles japonaises – on dira plus volontiers idols, à l’américaine – qui se décline dans toute l’Asie du sud-est (et structure ces armes de soft power massives que sont la J-pop et la K-pop) est sans réel équivalent dans la culture pop occidentale – mis à part, fugacement, les boys et girls band. Ces produits musicaux manufacturés, d’une efficacité redoutable, reposent sur deux principes intangibles : la diversité subtilement dosée de styles musicaux populaires susceptibles d’accrocher le plus grand nombre d’auditeurs ; et le storytelling parfaitement huilé encadrant strictement la vie publique autant que privée des jeunes artistes sous contrat, produits à la chaîne. Pour mieux vendre du rêve, ceux-ci doivent non seulement exceller dans leur domaine – chanter, danser, jouer la comédie – mais encore offrir au public l’image d’une absolue perfection, artistique, physique, esthétique – et bien sûr morale… No drug, no sex… et à peine de rock’n’roll. L’idol ne s’appartient plus, l’entièreté de sa vie, y compris sentimentale, est sous le contrôle de son propriétaire. Le 31 janvier 2013, la diffusion de la vidéo de Minami Minegishi, alors âgée de vingt ans et membre du groupe de musique AKB48, fait scandale. La jeune fille y apparaît le crâne rasé, en pleurs, demandant pardon à ses fans et à son agence, après qu’un journal à scandale a révélé qu’elle avait passé la nuit chez un homme. Cet acte de contrition choque le public et met en lumière la pression psychologique et sociale écrasante imposée à la jeune femme. Le tribunal finira par reconnaître, le 18 janvier 2016, que certaines clauses imposées par les agences sont liberticides. En adaptant librement cette histoire tragique, Kôji Fukada filme une histoire d’amour impossible, cruellement broyée par (le patriarcat et) le capitalisme.Tout commence par une porte dans l’obscurité qui s’ouvre. Le van du quintet (fictif) d’idols féminines Happy Fanfare stationne. S’en suivent les préparatifs de ses membres (maquillage, habillage, répétitions) jusqu’à leur concert, face à un public essentiellement masculin. Leur producteur scrute attentivement chaque détail, s’assurant que la fiction marchande de « ses » idols reste parfaitement sous contrôle. Pas de bol : un scandale ne tarde pas à éclater. Les fans de Nanaka, leader du groupe, se retournent contre elle lorsqu’est dévoilée sa liaison avec un jeune influenceur. Nanaka mise à l’écart, on propulse Mai à sa place. Une aubaine ? Pas vraiment. Mai est désenchantée. Elle qui rêvait enfant de pouvoir vivre du chant et de la danse peine à trouver encore un sens à sa carrière dans le cycle infernal de l’exploitation du star-système. Ça se complique encore lorsque la jeune femme rencontre Kei – un mime et magicien de rue, qui vit de presque rien, mais sans masque. Son art fragile, poétique, offre à Mai la liberté qu’elle a perdue. Inévitablement, les deux amants sont traduits en justice par le manager de Mai, pour avoir violé la clause de célibat de son contrat. Love on Trial signe le grand retour de Kôji Fukada, auteur des remarquables Harmonium (2016), Le Soupir des vagues (2018), Suis-moi, je te fuis (2020), Fuis-moi, je te suis (2020), Love Life(2022). Précis formellement, tout en finesse, son cinéma se fait pour la première fois ouvertement politique et féministe. Sans sensationnalisme, Love on trial se départit de tout artifice pour gratter le vernis glamour autour de la célébrité.(Utopia)
DERSOU OUZALA
Dimanche 15 mars à 14H00
Akira KUROSAWA - URSS 1975 2h25mn VOSTF - avec Maxime Mounzouk, Youri Solonine, Svetlana Danilchenko, Dima Kortitschew... Scénario d’Akira Kurosawa et Yuri Nagibin, d’après le récit autobiographique de Vladimir Arseniev. Oscar du Meilleur Film Étranger 1976.

En 1902, dans la taïga de l’Oussouri, non loin de la frontière entre la Russie et la Chine, le capitaine Vladimir Arseniev effectue, avec quelques hommes, des relevés topographiques. Il rencontre un vieux chasseur solitaire, Dersou Ouzala, qui va leur servir de guide. Une profonde amitié naît entre les deux hommes, mais, la mission géographique terminée, c’est la séparation, douloureuse, et Dersou retourne seul dans la taïga, son univers. Cinq années plus tard, Arseniev organise une nouvelle expédition, qui permettra aux deux hommes de se retrouver. Dersou fait découvrir à son ami les lois d’une nature hostile, et le respect qu’on doit lui porter, simple question de survie… Hélas le sage petit homme vieillit, perdant peu à peu ses qualités primordiales de chasseur, sa vue perçante… D’inspiration épique, Dersou Ouzala est un film essentiellement positif. L’univers de Dersou est celui de l’harmonie agissante, l’amitié des deux personnages est celle de deux êtres disponibles à l’écoute de la nature, communion de deux pensées, de deux façons d’agir, dans le respect et le souci de chaque individu pour les autres. Images d’une splendeur sans apprêt, « message » humaniste d’une bouleversante sincérité, chronique aussi grandiose que scrupuleuse… Un chef-d’œuvre salutaire en ces temps de frilosité de l’âme…
« Il n’est pas étonnant de retrouver Kurosawa en Russie en 1975 : d’un côté le réalisateur a acquis une réputation internationale qui attire les studios comme Mosfilm (qui ne s’y trompe pas, puisque le film sera honoré de l’Oscar du meilleur film étranger en 1976), d’autre part le cinéaste traverse une période difficile et a du mal à travailler au Japon depuis l’échec de Dodes’ Ka-den (1970). Mais surtout, l’ombre de la littérature russe plane sur la filmographie du cinéaste, dont L’Idiot (1951) reste l’une des plus vibrantes adaptations de Dostoïevski. On retrouve d’ailleurs souvent dans l’œuvre de Kurosawa cette thématique dostoïevskienne de l’âme noble et pure, qui ne survit pas à la dureté de la société, plus prompte à la broyer qu’à la reconnaitre.
« Dersou Ouzala se présente même comme la description d’une “belle âme”, le terme étant utilisé par l’explorateur, dont le récit autobiographique sert de base au film, pour décrire son ami. La différence, c’est que là où le personnage de L’Idiot est diagnostiqué comme faible par la société, Dersou, tant qu’il est dans la Taïga, est le plus apte à survivre, même si la dernière partie du film, la plus déchirante, rejoint la problématique tragique traitée dans L’Idiot de l’inadéquation de la bonté absolue avec la vie moderne.
« En vivant simplement en harmonie avec la nature, le chasseur, malgré sa bizarrerie et sa tendance à parler aux “gens de la nature” (feu, animaux, vent, etc.), impressionne rapidement le petit groupe d’explorateurs que conduit Vladimir Arseniev lors de leur rencontre en 1902. Les deux hommes se lient alors d’une amitié sincère, brisant les hiérarchies. Dans la Taïga, le noble capitaine russe est l’égal du modeste chasseur aux origines chinoises. Sous son aspect animal (le personnage est d’abord pris pour un ours, avant que les observateurs ne balaient leurs préjugés en affirmant que “c’est bien un homme”), l’âme de Dersou Ouzala brille d’humanité et de sagesse (le personnage est d’ailleurs l’une des influences notables de Georges Lucas pour la création de Yoda dans Star Wars). » (Victor Lopez, eastasia.fr)
AUCUN AUTRE CHOIX
Dimanche 15 mars à 17H00
(EOJJEOLSUGA-EOBSDA) PARK Chan-wook - Corée du sud 2025 2h19mn VOSTF - avec Lee Byung-hun, Yoo Man-soo, Son Ye-jin, Park Hee-soon, Lee Sung-min... Scénario de Lee Ja-hye, Lee Kyoung-mi, Don McKellar et Park Chan-wook, d’après le génial roman Le Couperet de Donald E. Westlake.

Voilà un honnête salarié qui a consacré sa vie au développement de l’entreprise qui l’emploie. Un vaillant fantassin de la guerre industrielle qui a sagement, patiemment, patriotiquement, « fait sa part de colibri » : mis ses compétences et son savoir-faire d’ingénieur au service du capital – et qui a comme de juste accédé, de promotion en promotion, au statut envié de « directeur », de « cadre » (une de ces breloques sociales qui donnent droit à la considération craintive de ses subordonnés et à un salaire conséquent, voire confortable). Un homme intégré qui, sans jamais compter son temps, a de fil en aiguille convolé, procréé, bâti la maison de ses rêves (avec jardin) loin de la concentration urbaine, permis à sa légitime de consacrer ses journées au shopping et à ses cours de tennis, payé des leçons de violoncelle à la cadette, laissé l’aîné trainer son ennui de gosse de riche avec désinvolture, entretenu ses chiens de race… Un bien bel exemple de réussite par la méritocratie que nous promeut à jet continu la vulgate néolibérale. Sauf que. C’est bien beau de s’élever, encore faut-il savoir, le jour où ça s’arrête, se prémunir contre la dégringolade. Et c’est tout pile ce qui arrive à notre héros. Au gré des fusions-acquisitions, prises de participations, OPA et autres opérations capitalistiques qui le dépassent, voilà que la fabrique de papier à laquelle il a donné la plus grande partie de sa vie, dont la sueur des travailleurs a fait toute la richesse… change de propriétaire. Voilà qu’on automatise la production et que, pour garantir la rémunération des actionnaires, il apparaît urgent d’alléger la masse salariale. Et dans la charrette du plan « social » : notre homme, qui voit soudain vaciller sa vie bourgeoise, ses biens, son confort, ses habitudes… et sa reconnaissance sociale. Si dans un premier temps il se conforme docilement aux injonctions faites aux chômeurs (en gros : « cherche du travail, il ne tient qu’à toi de réussir »), il comprend vite que dans sa branche, à son âge et avec son niveau de compétences, il n’y a pas tant de postes d’ingénieurs que ça à conquérir – et que pour un si petit nombre de boulots, ils se trouve dans toute la Corée une poignée de candidats crédibles, possiblement meilleurs que lui. Et dans la mesure où « il ne tient qu’à lui »… il lui apparaît que le plus simple, le plus sûr est encore de faire place nette pour assurer la sienne. Au besoin à coups de revolver…
Vingt ans après la version très (trop) sage de Costa-Gavras (à qui le film est dédié), Park Chan-wook adapte à son tour Le Couperet, le roman (très) noir, teigneux, cruellement drôle de l’américain Donald Westlake. Dans une mise en scène au cordeau, d’une époustouflante beauté, les aventures tragi-comiques et sanglantes du cadre qui se mue en meurtrier pour assurer la survie sociale de sa famille épousent parfaitement les contours de la société coréenne, corsetée par la sacro-sainte « valeur travail », qui a érigé la compétition en modèle indépassable. Assez proche dans la satire sociale du Parasite de son compatriote Bong Joon-ho, le réalisateur des remarquables Old boy, Mademoiselle ou Decision to leave contribue avec Aucun autre choix à dresser un portrait pas vraiment glamour du « miracle économique » coréen. Y aurait-il du tangage social au Pays « du matin [pas si] calme » ?(Utopia)
Buffet asiatique offert
Dimanche 15 mars à 19H40
LEFT-HANDED GIRL
Dimanche 14 mars à 20H30
Réalisé par Shih-Ching TSOU - Taïwan 2025 1h49mn VOSTF - avec Shih-Yuan Ma, Janel Tsai, Nina Ye, Brando Huang... Scénario de Shih-Ching Tsou et Sean Baker.

Shu-Fen, mère célibataire, arrive à Taipei, accompagnée de ses deux filles, avec le projet d’ouvrir un petit restaurant au cœur du foisonnant marché nocturne de la capitale taïwanaise. I-Ann, la fille aînée, est dans sa période où la moindre interaction avec sa mère est compliquée : elle veut voler de ses propres ailes, quitte à se les brûler au passage. I-Jing, la cadette à la bouille craquante, est plutôt du genre à poser sans arrêt des questions, à donner son avis tranché sur tout et à vadrouiller selon ses envies au milieu de cet immense marché, où elle est rapidement connue de toutes et tous. Le local de la cantine est certes petit mais bien placé dans ce marché si prisé. Tellement prisé que le propriétaire n’aura de cesse de mettre la pression sur Shu-Fen : si elle ne paie pas son loyer dans les temps, qu’à ne cela tienne, une tripotée de gens attendent son emplacement ! La jeune femme se lance donc à corps perdu dans son nouveau business, laissant ses filles un peu livrées à elles-mêmes, leur demandant un coup de main dès que nécessaire, au grand plaisir de I-Jing : faire le service, amener les plats fumants sur les tables, papoter avec les clients, ça l’amuse beaucoup. Ce n’est pas le cas de I-Ann, qui fait bande à part et se dégotte un petit boulot pas vraiment réglo mais qui rapporte de l’argent… et un mec à la clé. L’indépendance n’est pas loin croit-elle ! Chacune doit ainsi trouver un moyen de s’adapter à cette nouvelle vie, avec pour Shu-Fen le souci de maintenir une unité familiale menacée par ses relations difficiles avec son aînée… Mais la priorité est surtout de faire rentrer de l’argent pour garder cet emplacement si convoité ! La partie est loin d’être gagnée…Et puis arrive ce repas où son grand-père remarque que I-Jing utilise sa main gauche pour manger. Sacrilège ! User de sa main gauche, c’est travailler pour le diable ! Une idée commence alors tout doucement à germer… Et si I-Jing commettait de menus larcins avec cette main gauche ? Après tout, ce ne serait pas vraiment elle la coupable, c’est le diable qui serait le responsable, non ? C’est une véritable immersion au sein de cette famille entièrement féminine que nous offre la réalisatrice Shih-Ching Tsou. On déambule avec la malicieuse I-Jing dans le marché nocturne, on suit I-Ann transportant sa petite sœur sur son scooter sans se soucier des feux rouges, Shu-Fen cuisinant, aux prises avec ses angoisses d’argent. Jusqu’à une scène finale, d’une grande maîtrise, qui clôture leur parcours en apothéose. Parce qu’au-delà d’une histoire de famille, Left-handed girl est aussi un film sur la culture du secret, notamment chez les femmes, quelle que soit leur génération. Chacune des trois héroïnes cache en effet quelque chose, chacune navigue dans propre monde où elle tente de survivre, chacune à sa manière et à son échelle. « Dans la culture chinoise en particulier, il est très important de sauver la face. Il faut montrer le meilleur de soi-même aux gens, surtout pas des choses moches, dont on aurait honte. C’est vraiment spécifique à cette culture. » confie la réalisatrice taïwanaise.
N’oublions pas de préciser que Shih-Ching Tsou est la co-scénariste de Sean Baker (Anora, Palme d’Or du Festival de Cannes 2024) sur la plupart de ses films. Ils ont même réalisé un documentaire ensemble, Take out, il y a plus de vingt ans ! Sean Baker a d’ailleurs co-écrit le scénario de Left-handed girl et en a assuré le montage. Et c’est vrai que l’on retrouve ici la narration si particulière des films de Baker, le charme fou d’une histoire solidement ancrée dans le réel mais transcendée par une atmosphère débordant d’humour, d’invention, de poésie… et avant toute chose d’amour pour ses personnages.(Utopia)
PRINCESSE MONONOKE
En VO : mercredi 11, vendredi 13, mardi 17 mars à 17h30
En VF : jeudi 12 et lundi 16 mars à 17h30
Écrit et réalisé par Hayao MIYAZAKI - film d'animation Japon 1997 2h15mn VOSTF - Pour les enfants à partir de 10 ans.
C'est un grand, un superbe film qui a la particularité d'être un dessin animé. Signé par un des grands maîtres du genre : le japonais Hayao Miyazaki, considéré dans son pays comme l'égal d'un Kurosawa. C'est lui qui a réalisé Porco Rosso et Mon voisin Totoro, deux éclatantes réussites plus spécialement destinées à un public enfantin. Cette fois, Princesse Mononokes'adresse aux adultes, même si les grands enfants peuvent le voir et l'apprécier. C'est une épopée grandiose qui vous transporte pendant deux heures et quart, un récit fantastique qui vous plonge dans le Japon du xve siècle, mêlant références historiques, légendes ancestrales, parcours initiatique et message écologique. Ca vous a le souffle lyrique, ça vous a la beauté exaltante de ces grands films d'aventures dont on a l'impression que la recette a été perdue. Dans un tout autre style et une toute autre culture, c'est aussi emballant que l'Excalibur de John Boorman… Et, répétons-le, c'est un dessin animé. Alors chapeau bas : on reste admiratif devant tant d'invention, de poésie, de souci du détail, de maîtrise technique. Et on se prend à espérer que Princesse Mononoke connaîtra en France ne serait-ce que le dixième du succès qu'il a connu au Japon : là-bas ce fut un triomphe, laissant sur le carreau les Disney et les Spielberg du moment.
L'action se déroule donc dans le Japon de l'ère Muromachi (1333-1568), qui marque pour le pays la transition entre le Moyen Age et la modernité (Miyazaki et ses collaborateurs ont fait de très sérieuses recherches historiques sur l'époque, ça se voit à l'écran dans les ambiances, les décors, les costumes… c'est étonnant). À cette époque, le pays est encore largement sauvage, couvert de forêts profondes, mais les progrès techniques bouleversent déjà l'équilibre écologique. L'ordre hiérarchique en place depuis des millénaires commencent à se lézarder. Au nord de l'archipel vit une tribu pacifique, les Emishi, dont le futur chef est le jeune prince Ashitaka. Son destin se trouve bouleversé lorsqu'un jour, un sanglier sauvage, possédé par une divinité néfaste, attaque le village. Obligé de mettre à mort la bête rendue folle par les démons, Ashitaka est blessé au bras, et frappé d'une malédiction qui doit inévitablement entraîner sa mort. Sur les conseils de la grande prêtresse, il quitte donc les siens et part vers l'Orient, à la recherche du dieu-cerf qui, seul, pourrait le délivrer du sortilège…
Au bout d'un long voyage, Ashitaka tombe enfin sur le village des Tatara, une communauté de forgerons menée par Lady Eboshi, une femme à la poigne de fer. Retranchée dans sa forteresse, elle accueille les femmes perdues et les paysans sans terre, qu'elle défend contre la nature hostile et les clans voisins qui rêvent de l'anéantir. Mais Eboshi est également la cible de San, une jeune fille sauvage élevée par des loups, qui reproche aux Tatara de détruire la forêt pour faire tourner leurs forges et étendre leur domaine… San est celle qu'on surnomme « Princesse Mononoke » : la princesse des spectres…(Utopia)
Vidéo de Benjamin Serre sur les Kodama, les esprits de la foret
Vidéo de Benjamin Serre sur le dieu cerf
RÉSURRECTION
Mercredi 18, jeudi 19, vendredi 20, lundi 23, mardi 24 : 17h
Réalisé par BI GAN - Chine 2025 2h40 VOSTF - avec Jackson Yee, Shu Qi, Mark Chao, Li Gengxi... Scénario de Bi Gan et Zhai Xiaohui. Prix spécial du Jury, Festival de Cannes 2025.

Révélé en 2015 avec le très étonnant Kaili blues, le réalisateur Bi Gan s’est dès ce premier film imposé comme l’un des fers de lance de la nouvelle génération du cinéma d’auteur chinois. Statut confirmé en 2018 avec Un grand voyage vers la nuit et son spectaculaire plan-séquence d’une heure, étudié, décortiqué depuis dans les écoles de cinéma. Plans amples et sophistiqués, mouvements de caméra flottants, lumière crépusculaire, c’est toute une esthétique de l’onirisme qui se déploie encore une fois dans cette nouvelle œuvre au titre christique : Résurrection. Une grammaire visuelle singulière qui évidemment ne peut s’apprécier que dans l’obscurité d’une salle de cinéma, tellement la proposition sensorielle de ce jeune réalisateur surdoué (35 ans) s’appréhende comme une immersion totale et hypnotique. « J’ai souvent dit que faire un film, c’est comme construire une maison. Mais je réalise aujourd’hui qu’il existe une différence cruciale. En architecture, l’œuvre est achevée quand la structure est debout. Au cinéma, ce n’est que lorsque quelqu’un entre dans cette maison que le film commence à exister vraiment : cet inconnu (le spectateur donc) qui y dormira et repartira au matin en murmurant : j’ai rêvé quelque chose cette nuit. » explique Bi Gan. Dans une Chine aux décors sans âge, une femme (interprétée par Shu Qi, actrice-muse du réalisateur Hou Hsiao-hsien : Millenium mambo, Three times, The Assassin) recherche un beau jeune homme, aperçu furtivement dans une fumerie d’opium. Sur son chemin, elle rencontre un être étrange à l’apparence difforme qui porte à l’intérieur de lui un projecteur de cinéma. Tous les deux vivent dans un monde qui a cessé de rêver. Seules quelques âmes solitaires, appelées les « rêvoleurs », continuent de le faire en secret. Quand la femme comprend qu’elle a en face d’elle l’un d’entre eux, elle décide de l’aider à reprendre forme humaine. Pour cela, elle devra pénétrer ses rêves. Articulé autour de six histoires, célébrant chacune un des cinq sens (la vue, l’ouïe, le toucher…), le film nous invite grâce à ce rêvoleur à voyager dans l’Histoire du cinéma, à traverser les époques et ses courants successifs, de l’expressionnisme allemand au film noir américain en passant par le conte fantastique chinois et la nouvelle vague hongkongaise des années 1990. Comme pris dans une spirale sans fin, le cinéma ici vagabonde, et nous avec lui, à travers le temps et la culture chinoise, de sa naissance jusqu’à sa mort… ou plutôt sa résurrection ? Ainsi, au fil des bobines, de la pellicule au numérique, changeant d’optiques et de formats, le « monstre-cinématographique » du début va muer, muter et renaître de ses cendres à l’infini. « On imagine souvent que je privilégie la forme, la création visuelle. En réalité, ce qui m’intéresse le plus, c’est comment raconter une histoire – simplement, ma manière de la raconter est chaque fois singulière. Au cœur du cinéma, il y a cette pulsion narrative, mais il ne s’agit pas de servir au public une histoire banale. Il s’agit d’utiliser le récit pour refléter une certaine forme de destin. » complète le réalisateur. Une proposition artistique que n’aurait pas reniée un certain David Lynch, piochant lui aussi dans ses souvenirs de cinéma, réveillant les zones de son inconscience pour alimenter et construire ses œuvres. Effaçant les frontières entre rêve et réalité, Bi Gan nous entraîne au cœur d’une œuvre exigeante, fantastique et envoûtante, remplie de références assumés aux grands cinéastes, mais aussi à la culture ancestrale chinoise, célébrant in fine le pouvoir du cinéma. (Utopia)