FJORD

Christian Mungiu fait partie des habitués du Festival de Cannes, notamment depuis sa Palme d’Or reçue en 2007 pour "4 mois, 3 semaines, 2 jours". Depuis, il a obtenu le Prix du scénario pour "Au-delà des collines" et le Prix de la mise en scène pour "Baccalauréat". C’est donc peu dire qu’au moment des premières images diffusées au sein du Grand Théâtre Lumière, les cinéphiles du monde entier frémissaient de voir ce qu’allait nous réserver "Fjord". Il ne fallait pas attendre bien longtemps pour comprendre que nous étions face à un nouveau coup de génie du cinéaste roumain.
La caméra s’intéresse à la famille Gheorghiu s’installant dans un petit village au bout d’un fjord. Elle est norvégienne, il est roumain. Ils ne sont pas vraiment chez eux, mais la greffe avec les locaux semble prendre, en particulier avec les voisins dont une amitié profonde va naître entre l’aînée des nouveaux venus et l’ado rebelle d’à côté. Au cœur de l’immensité de ces paysages glacés, les cœurs sont réchauffés par les échanges de politesse et les marques d’affection, les cheminées deviennent des lieux de rassemblement autour desquelles on s’amuse et on chante.
Certes, les Gheorghiu appliquent des principes évangélistes très strictes, qui dénotent dans cette société plutôt progressiste. Mais il ne s’agit que d’une éducation où l’on préfère lire les textes sacrés plutôt que d’aller sur Youtube, ça fait rire de loin, la moquerie étant facile, mais rien de problématique. Jusqu’au jour où une représentante de l’Aide à l’Enfance débarque dans la maison pour leur retirer la garde de leur progéniture, nourrisson inclus. Elia aurait des ecchymoses dans le dos. Elle aurait avoué que sa mère en était la responsable. Nos certitudes s’écroulent. Étions-nous témoins de l’impensable depuis le début ? Est-ce que les formules autoritaires du père étaient synonymes de coups en cas de désobéissance ?
Démarre un drame au scénario éminemment intelligent et malin, où chaque conviction sera interrogée, avec nuance et contraste. Car dans ce film, tout n’est jamais noir ou blanc, le spectateur se trouvant en juge d’un procès auquel il est bien difficile d’apporter une sentence unique. Pamphlet contre le dogmatisme et les raccourcis dévastateurs, le métrage est une leçon cinématographique, où chaque scène vient questionner le public au plus profond des êtres, nous poussant même à envisager que nous soyons nous-mêmes les méchants de cette histoire. Dans cette œuvre implacable, où la morale prend toutes les couches de l’ambiguïté, chacun pourra avoir son point de vue, ses croyances et ses opinions, mais Christian Mungiu ne prendra lui jamais partie, préférant la complexité des situations aux solutions toutes trouvées.
Est-ce que ce logis est dysfonctionnel ou est-ce qu’on attaque une pratique religieuse ? Les enfants sont-ils victimes ou simplement dépassés par un petit mensonge ? Est-ce que c’est uniquement le patriarche qui se rend coupable d’actes illicites ou bien les deux ? Est-ce qu’une gifle de temps à autre est plus traumatique qu’une séparation forcée et définitive de son foyer ? On pourrait encore continuer cette liste sur plusieurs lignes tant "Fjord" est un film vaste et total, porté par des acteurs éblouissants et par une mise en scène qui sublime un scénario brillant sans jamais surligner ce qui peut et doit rester silencieux. Indéniablement, l’un des grands moments de cette 79ème édition du Festival de Cannes, récompensé fort justement par la palme d’or.(Abus de ciné)