Soirée Entretoiles à 2 films
Dimanche 8 Février 2026
L’ENGLOUTIE
à 17H40
Réalisé par Louise HÉMON - France 2025 1h38 - avec Galatea Bellugi, Matthieu Lucci, Samuel Kircher, Sharif Andoura... Scénario de Louise Hémon et Anaïs Tellenne. PRIX JEAN VIGO 2025.

L’obscurité est l’une des choses les plus difficiles à obtenir au cinéma, et le noir une couleur presque impossible à rendre dans toute son épaisseur. C’est pourtant dans d’épaisses ténèbres que commence L’Engloutie, une nuit d’hiver et d’encre dont émergent d’abord les points chauds de lanternes, puis quelques silhouettes fragiles qui s’avancent vers la caméra, sous le patronage d’arbres fantomatiques. Dans les chaumières, les visages n’émergeront qu’à la flamme de l’âtre, pour retourner aussitôt à l’ombre…
En 1899, dans une vallée isolée des Hautes-Alpes, une jeune institutrice, Aimée (Galatéa Bellugi), arrive, lors d’une nuit venteuse, dans un hameau figé dans les neiges et encerclé par les montagnes. Au jour levant, c’est alors la blancheur intégrale qui succède à l’obscurité. Venue faire la classe aux enfants du village – où seuls les hommes demeurent pendant que les femmes servent à la ville –, Aimée se heurte à l’illettrisme, aux superstitions, au manque d’hygiène.
Celle qui prétend apporter la lumière doit d’abord composer avec un monde qui vit sans. Peu à peu pourtant, elle se fond dans la petite communauté hirsute, assistant le soir aux réunions, où l’on écoute les récits légendaires des ancêtres au coin du feu. Une nuit, une avalanche emporte un jeune villageois (Samuel Kircher en faune des montagnes), et alors tout change.
S’engouffrant dans ce quasi-huis clos topographique, hors du temps et de l’histoire, le film s’inscrit dans une certaine tradition de cinéma rural et réaliste, attiré par les poches d’archaïsme paysan – de L’Arbre aux sabots(Ermanno Olmi, 1978)… jusqu’au récent Vermiglioou la Mariée des montagnes (Maura Delpero, 2024)… Mais L’Engloutie saisit surtout par la rigueur avec laquelle il se frotte à ce monde rude et ancien : format carré qui renvoie aux origines du cinéma, plans fixes ancrés dans le paysage, observation des coutumes villageoises et du dialecte vivaro-alpin, goût des clairs-obscurs éclairés à la flamme, toutes choses qu’exalte la photographie alcaline de Marine Atlan. L’alternance entre scènes de genre et portraits, entre l’étendue et les visages, donne au film une assise très sûre.
Si notre regard s’enchâsse dans celui d’Aimée pour appréhender ce monde alpin inentamé, sa mission éducative n’en apparaît pas moins, aussi, comme une intrusion – la diffusion « coloniale » du savoir. Or, ce que cherche Louise Hémon dans ce réalisme à l’os n’est pas tant la rigueur ethnographique qu’un certain voisinage avec le fantastique. Sa caméra traque les forces telluriques qui traversent les êtres et les lieux, la densité du roc, l’écho souterrain qui renvoie l’image à sa matérialité. La déclivité du décor, les maisons caverneuses, la menace sourde des avalanches : tout renvoie ici à un imaginaire du gouffre, à la verticalité de l’abîme…
À rebours des « lumières » qu’elle prétend apporter, Aimée va se laisser submerger par l’irrationnel. La vallée devient pour elle, en pleine poussée de sève, la caisse de résonance de ses propres désirs : gestes solitaires sous les draps, gémissements masculins surpris dans le creux d’une grotte, jusqu’à l’étreinte qui aboutit chez elle un soir d’ivresse.
C’est alors, et très subtilement, que le film orchestre un basculement intérieur. Les ombres s’allongent, la présence de l’institutrice se nimbe d’étrangeté, sa silhouette se brouille – qu’elle soit prise dans le blizzard ou que son reflet spectral apparaisse sur une vitre. Est-ce elle qui se dissout dans le paysage, ou les lieux qui se referment sur elle ? Reste qu’entre l’héroïne et le site, une étrange transmission s’organise.
Sans jamais recourir au surnaturel ni à l’horreur, L’Engloutie joue habilement de la réclusion et de l’intemporalité, des lumières et des matières, du climat et de l’attente, pour paver le retour du pulsionnel archaïque. Cette force obscure du passé, qu’à une époque pas si lointaine on crut propre aux peuplades reculées, n’est-ce pas elle qu’on entend gronder férocement au fond de nous ? (Mathieu Macheret, Le Monde)
Apéritif Entretoiles Offert à 19H30
MEKTOUB MY LOVE: CANTO DUE
à 20H00
Réalisé par Abdellatif KECHICHE - France 2025 2h14 - avec Shaïn Boumedine, Ophélie Bau, Salim Kechiouche, Jessica Pennington, Hafsia Herzi... Scénario d’Abdellatif Kechiche et
« Tu peux parler. Il ne faut pas rester bloqué » est la toute première réplique qu’on entend dans Mektoub my love : Canto due. Elle sort de la bouche de son personnage principal, Amin, qui s’adresse à sa partenaire Charlotte alors qu’il est en train de la photographier. Il est impossible de ne pas y voir un commentaire sur le statut de la trilogie Mektoub my love. Si Canto uno est sorti en 2017, sa suite, Intermezzo, projeté au Festival de Cannes en 2019, n’est jamais sortie en salle. Depuis, on avait presque fait le deuil, à la fois de ce Canto due, et même du cinéma d’Abdellatif Kechiche et des polémiques l’entourant.
Disons-le d’emblée : le plaisir de retrouver l’univers de Mektoub est immense. Après cette séquence d’ouverture, le film se prolonge dans une scène de restaurant où toute la famille d’Amin est rappelée au boulot par un couple de riches Américains qui désire manger un couscous tardif. L’été 1994 touche à sa fin. Le récit se déploie quelques semaines après l’endroit où l’avait laissé Canto uno. Jessica, une actrice américaine connue pour son rôle dans une série populaire, passe ses vacances dans le Sud de la France avec son mari, producteur hollywoodien plus âgé. Tandis que la rencontre entre ce couple et l’entourage d’Amin génère de multiples intrigues, à commencer par la perspective pour Amin de voir ses rêves de cinéma se concrétiser, Ophélie met Amin au courant de son désir d’avorter et lui demande de l’aider, dans le dos du père et cousin d’Amin, le dragueur et beau parleur Tony.
Alors quoi de nouveau sous le soleil de Sète ? En rupture totale avec Intermezzo, à la limite de la transe, Canto due est d’une efficacité assez hallucinante, digne d’une série américaine. Le choc des cultures entre ce couple stéréotypé actrice / producteur plus âgé et la famille d’Amin permet à Kechiche de redéployer l’un de ses thèmes de prédilection : la création, à l’aune des dynamiques de pouvoir néo-colonial. Car Jessica et son mari se comportent avec Amin et son entourage comme s’il s’agissait de leur petit personnel. Dans le cas d’Amin, ce néo-colonialisme se double de la domination qu’exerce un producteur hollywoodien sur un jeune auteur français néophyte.
Mais là où Canto due est sûrement le plus fascinant, c’est dans la façon dont il déplace l’autre grande thématique du cinéma de Kechiche : la chair et le désir qu’elle suscite. Kechiche, ce « chair » cinéaste, tendance carnivore, est fasciné par toutes ces formes : la bonne chair, celle qu’on mange, autant que la chair des femmes érotisées, ou dont l’exploitation par la médecine blanche est dénoncée dans Vénus noire. Canto due est vissé aux visages des actrices et des acteurs, tous fabuleux. Le regard de Kechiche sur ces visages, ce qu’ils expriment, cachent, ou refoulent est d’une beauté fulgurante. Quant à la bonne chair, elle est devenue l’apanage des dominants, qui se goinfrent devant celles et ceux qui l’ont préparée et servie.
Passionnant et sublime, le film est aussi très ludique dans les jeux de correspondance qu’il entretient avec les films précédents. Dans une scène vers la fin du film, on entend notamment Zina de Raïna Raï, le même morceau qu’Amin entend dans la première scène de Canto uno lorsqu’il épie Ophélie et Tony en train de faire l’amour. Ce que la réutilisation de ce titre annonce, c’est la situation dans laquelle Amin va se retrouver dans la séquence suivante, non plus voyeur, mais voyeur du voyeur. Revivre les mêmes choses tout en ayant déplacé son regard, c’est en fin de compte tout ce que raconte Canto due. (d’après Bruno Deruisseau, Les Inrocks)